Haiti Numérique - La revue des Affaires. Economie, Finances et Nouvelles technologies

Une île haïtienne en Caroline du Nord

jeudi 30 janvier 2014 par Bill

Mount Olive est une petite ville de l’Est de la Caroline du Nord, logée au milieu de champs de coton, de tabac, de soja et de légumes variés. En apparence, il s’agit d’une ville du vieux sud-américain comme les autres. Coupée en son centre par une ligne de chemin de fer qui marque une frontière palpable entre la communauté afro-américaine et les Blancs, la capitale américaine du cornichon qui compte environ 5000 habitants est emplie de magasins abandonnés, de maisons victoriennes sobres et délabrées et entourée d’une ceinture suburbaine où les Blancs ont commencé à migrer dès les années 60.

Niché entre une autoroute et des bandes asphaltées sur lesquelles plane l’ombre des géants de la bouffe grasse et de la marchandise bon-marché, le « suburb » contraste avec le vieux centre au charme désuet, cette terre des rêves brisés. Cela pourrait être le décor de n’importe quelle bourgade du vieux sud, cette ancienne société de plantation où la fiction raciste n’en est toujours pas à son dernier chapitre.

Début 2010, quelques centaines d’Haïtiens viennent s’installer ici. On parle de quelques trois mille personnes arrivant dans la région en l’espace de neuf mois, principalement venus de Floride. Après le 12 janvier 2010, une autorisation temporaire de travail a permis à beaucoup d’Haïtiens d’aller chercher du travail ailleurs que dans les grands centres urbains. Mount Olive est entourée d’énormes abattoirs industriels qui n’arrivent pas à trouver assez d’employés. La main d’œuvre ouvrière haïtienne, durement touchée par la crise économique en Floride, est une aubaine pour les usines du coinLes recrutements d’Haïtiens sont massifs et rapides. En l’espace de quelques mois,Mount Olive se voit dotée d’un LittleHaiti au sein même de son centre-ville.
Dans une ville où personne ne se déplace à pieds (des transactions bancaires au pressing, tout se fait en voiture), on voit d’un coup des gens qui, ô miracle, marchent sur les trottoirs. Les vieilles maisons du centre ont été réparées vite fait et louées au prix fort. La communauté haïtienne a alors établi une économie complexe de partage des maisons, jardins et loyers entre personnes, qui très souvent, se connaissent depuis longtemps.

Suzette Lubin, qui a ouvert une boutique au centre-ville où l’on trouve des corossols, mangos franciques, douce marcos, konparets et toutes sortes de crème de beauté explique : « Au début, c’est un groupe d’amis à moi qui est venu en voiture ici pour trouver du travail. Comme les usines voulaient embaucher, ils ont passé des coups de fil. Je suis venue rapidement établir mon magasin ici, vu que mon commerce était en lambeaux en Floride. Très vite, mon petit magasin est devenu une sorte de bureau d’embauches et de locations de maisons. Un ami d’un ami i m’appelait et je donnait les informations, mettais les gens en contact. » La boutique de Suzette est, comme je l’appelle, la mairie du LittleHaiti : on y parle boulot, religion, vie communautaire et voirie. On assiste à des querelles de voisinage, à la diffusion de rumeurs, mais aussi à des résolutions de conflit lors de débats houleux. Onparle aussi beaucoup du pays natal et de son futur.
Aujourd’hui, de nombreux Haïtiens ont fait leur vie dans cette bourgade tranquille.Jerry Armstrong, un leader religieux afro-américain élu au conseil municipal met les choses en relief : « ils sont venus s’installer dans un quartier qui connait des difficultés.
La ville n’a jamais fait de cadeaux aux Noirs et n’a jamais soutenu nos commerces. Mais depuis 2010, j’observe mes nouveaux voisins : travailleurs, polis et bons cuisiniers ! Notre quartier gagne en sécurité car les maisons sont occupées, les jardins sont nettoyés. Il y a beaucoup à faire pour changer la donne ici, et les Haïtiens apportent une force positive. »

Désormais, dans la rue de M. Armstrong, on peut trouver de délicieux pâtés le dimanche ; on peut déguster du lalo, du tonm tonm chez les gens originaires de la Grand’Anse, des plats aux noix de cajou chez les gens du Nord. Le samedi, on peut boire une Prestige en regardant le football ou en jouant aux dominos dans différents petits commerces qui s’ouvrent discrètement dans les maisons du quartier. Les gens se parlent assis à l’ombre des porches, se rendent des services, vont parfois à l’église ensemble et se soutiennent en cas de coups durs. Ceux-ci ne manquent pas dans les usines réfrigérées où des centaines de personnes triment dur et sous surveillance à toute heure du jour et de la nuit.

Il s’agit d’un mouvement migratoire bien particulier. Au lieu de s’installer dans les parcs de caravanes situés autour des sites industriels comme l’ont fait beaucoup d’immigrants avant eux, les Haïtiens ont préféré partager des maisons et des jardins dans un espace urbain ou l’on se croise et où l’on interagit avec la communauté locale. Ils ont organisé eux-mêmes des réseaux de transport pour aller au travail, des systèmes pour remplir les papiers d’immigration et les feuilles d’impôts. Au lieu de se terrer chez eux pour regarder la télé, les gens prennent le café ensemble aux rares heures de loisir ou se baladent dans les rues paisibles de la ville. Le pays natal est constamment évoqué, la famille et les amis disparus dans bien des catastrophes reviennent dans des dialogues où Haïti s’esquisse à l’horizon. Des milliers de dollars partent chaque semaine en direction du pays. La classe ouvrière de la diaspora participe pleinement à l’économie et à la construction d’une île dans laquelle beaucoup rêvent de rentrer.

Enfin, la vie culturelle de ce petit îlot haïtien perdu en rase campagne de Caroline est riche. Michel Obin, petit-fils du célèbre peintre Sénèque Obin,s’est établi ici en 2011. Il recrée, par sa peinture, les scènes quotidiennes de la vie telle qu’elle se joue ou s’est jouée du côté du Cap et de Limonade. Ses toiles, empreintes de nostalgie pour le pays, sa musique et ses paysages ruraux font aussi sourdre les fracas historiques qui ont marqué les Amériques. Obin, qui fera une exposition à l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill en mars 2014, parle très souvent d’histoire. Etre assis avec lui dehors, c’est assister à un cours en plein air où il débat avec son ami le poète Héraste Obas, Capois au verbe haut ou le peintre Faustin Dumé, dont les peintures inspirées de scènes observées dans ses "Cayes natales" sont de véritables chefs d’œuvre d’art folklorique. Ajoutez à ces discussions le bruit de la musique compas qui sort des voitures qui passent, le fumet d’une délicieuse sauce poisson qui flotte dans l’air, les chants de Madame Marie où se dessinent les traditions de La Gonâve et vous vous trouvez dans un lieu culturel inédit. Une Haïti imaginée, réinventée mais aussi parfois contée dans tous ses maux et tragédies émerge dans une région où le travail effréné brutalise les corps et où la gestion productiviste écrase les âmes.

La vie est loin d’être parfaite à Mount Olive. Les gens se disputent parfois, les mécanismes économiques souterrains peuvent aussi s’enrayer. Les soins de santé sont chers, le travail difficile, dangereux et trop peu payé. Les écoles sont sources de frustration et l’administration locale remet souvent les gens à leur place quand ils demandent un minimum de services communaux. Le racisme diffus d’une vieille société de castes se fait sentir. Malgré tout, les gens se battent au quotidien et marchent la tête haute, les yeux rivés sur lot bò. Cette diaspora ouvrière, courageuse est un membre actif du « 11ème département d’Haïti » qui contribue, loin des projecteurs, à la reconnaissance culturelle du pays et au bon fonctionnement de nombreuses familles restées sur le territoire haïtien. L’exposition Obin-Dumé à la prestigieuse Université de Caroline du Nord à Chapel Hill nous démontrera qu’il faut considérer cette classe ouvrière comme une force à part entière dans la fabrique culturelle et sociale des Etats-Unis et d’Haïti. L’expression culturelle n’est pas l’apanage de quelque élite mais un besoin humain et universel. La petite Haïti qui s’est formée en Caroline du Nord est le fer de lance de la revitalisation d’une communauté américaine ravagée par les crises successives. Tout un symbole !

Vincent Joos © 20 Janvier 2014

Voir en ligne : Le Nouvelliste

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