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Qu’a-t-on fait des $ US 25 millions de capital risque ?

jeudi 13 juin 2013 par Bill

Dans quelques jours, le budget 2013/2014 devra être deposé au Parlement. Jusqu’ici, très peu de PME ont bénéficié de prêts dans les 25 millions de dollars us de capital risque mobilisés par le Trésor public. Beaucoup de ces entreprises n’ont pas les 500 000 us de fonds de garantie exigés par le fonds de développement industriel (FDI). l’Etat bluffe les Petites et moyennes entreprises (PME) et laisse en rase campagne des entrepreneurs-nés.

Aliette Nelson, 53 ans, a remporté l’an dernier le prix Digicel entrepreneur dans la catégorie agroalimentaire. Sa force, son histoire avaient charmé. Avec 50 gourdes, elle avait lancé son commerce de « pate kode » et fait fructifier son investissement. Cette femme, locomotrice de l’entreprise Productivité, établie à Berreau, dans le Sud d’Haïti, veut faire plus. Augmenter son chiffre d’affaire, obtenir des crédits plus importants pour centraliser ses ateliers de transformation de pistache, de véritable, de manioc, de carotte, de banane. Et, en bout de piste, créer plus d’emplois, gagner plus d’argent. C’est plus facile à dire qu’à faire. Malgré sa notoriété, elle galère. « J’ai besoin depuis un certain temps d’un crédit afin de faire l’acquisition d’un moulin de farine qui coûte 4 000 dollars us », confie Aliette Nelson dont certains de ses 25 employés à temps plein utilisent encore un vieux moulin à bras pour effectuer les transformations.

Si avec ACME, Zafen, une antenne de Fonkoze, elle a trouvé à des taux d’intérêt intéressants des « prêts flexibles », Aliette Nelson considère le Fonds de développement industriel (FDI) comme une barrière infranchissable. Discret sur ses opérations, ce fonds, selon Aliette Nelson, est fait pour les « gran zouzoune ». Elle n’est pas qualifiée. Pour obtenir un prêt du FDI, surtout dans les 25 millions du capital risque en provenance du budget de la République pour l’exercice 2012/2013, elle doit avoir un fonds de garantie de 500 000 dollars us. « Si j’avais eu ces 500 000 dollars, je n’aurais pas fait de prêt », lâche Aliette Nelson, ton ironique et détermination non estompée.

« Ce capital risque est encore une autre façon de bluffer les gens », tance l’économiste Eddy Labossière. En général, même avec de bons plans d’affaires, les demandeurs de crédits ne disposent pas du fonds de garantie demandé, explique Labossière, favorable à la création d’une banque d’investissement. Il faut de la flexibilité afin de permettre la construction et le renforcement du tissu de PME en Haïti où la bourgeoisie est décapitalisée, la classe moyenne rétrécit et le nombre de pauvres explose. Ceux qui proposent ce genre d’instruments financiers et qui feignent d’être surpris « que le tissu industriel soit presque inexistant » sont des hypocrites, peste Eddy Labossière, en réaction aux regrets de l’ex-ministre de l’Economie et des Finances Marie Carmelle Jean. Le 12 décembre 2012, lors d’une conférence de presse avec Boileau Loko du FMI, elle avait indiqué que si les 25 millions de dollars us dégagés du budget sont relativement maigres, il était d’un autre côté difficile de trouver des PME répondant aux exigences. Celles consistant entres autres à avoir ces 500 000 dollars de fonds de garantie.

« Le tissu d’industrie ne va pas se créer de par lui-même », croit le professeur Samuel Pierre, l’une des grandes figures du GRAHN. Sur Magik 9, l’éminent professeur avait souligné la nécessité d’adapter les instruments financiers à la réalité et aux besoins des entrepreneurs.

Difficile aussi d’avoir des demandeurs quand l’information ne circule même pas sur les modalités pour avoir accès à ces fonds provenant du Trésor public pour stimuler la création d’entreprise, balance Smarck P. Jean, friand d’actualité économique.

« Ne pas trop communiquer est un choix », confie une source bien informée . On cible les bénéficiaires sans faire de la publicité pour que les gens n’assimilent pas les prêts du FDI à un « crédit rose » pour lequel débiteur se sentirait libre de ne pas honorer ses dettes, détaille-t-elle, assurant que plus d’une vingtaine de dossiers ont déjà été déposés pour l’obtention de prêts dans l’enveloppe de 25 millions de dollars du capital risque. Des entrepreneurs dans le secteur agro-industriel, l’hôtellerie, le transport aérien ont sollicité des crédits. L’unité centrale de partenariat public/privé reçoit les demandes et les achemine au FDI. " Il faut être prudent avec les entrepreneurs haïtiens", souligne-t-elle. Dans certains cas, ils obtiennent le crédit et décident d’acheter une maison à Miami, en République dominicaine ou une Porshe Cayenne », déplore cette source , ajoutant que le FDI, outre ces 25 millions de dollars, dispose d’une enveloppe de 15,5 millions de dollars pour soutenir les PME dans le Sud d’Haïti. « Cela marche bien et donne de bons résultats », assure-t-elle en repoussant, pour l’instant, la proposition de création d’une banque d’investissement. « Le coût de gestion d’une banque d’investissement est très élevé en comparaison au FDI qui est de 2 à 5 %», soutient cette source. Le FDI offre des avantages importants. Il applique des taux d’intérêt au meilleur prêteur tandis qu’une banque commerciale applique ses taux d’intérêt en fonction des risques. C’est compréhensible au regard des normes prudentielles afin de protéger l’argent du déposant. L’Etat peut avoir une plus grande flexibilité, confie la source qui affirme en revanche qu’il est important de « pousser les banques commerciales à prendre des risques dans des secteurs où elles ne vont pas ».

De 24 % en 2011, le crédit privé est passé à 29 % en septembre 2012, avait souligné le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti le 12 décembre 2012. « Il y a un dialogue très fructueux pour lever tous les obstacles au développement du crédit privé », avait soutenu le gouverneur de la BRH, pays de la Caraïbe où 77 % des banques travaillent afin de sauter les verrous pour octroyer plus de crédit aux petites et moyennes entreprises (PME). Il y a un peu plus de six mois, lors de cet « examen » fait par le FMI par le biais de la mission de Boileau Loko, le gouverneur Charles Castel avait souligné que « le système financier est viable, profitable et solvable ». Et, pour booster la croissance, facteur indispensable pour créer des emplois, élargir l’assiette fiscale afin que l’Etat cesse finalement de dépenser plus que ses rentrées, un fonds de garantie partielle de 35 millions de dollars US et un capital risque d’une enveloppe de 25 millions de dollars ont été créés. Le premier instrument financier est pour relancer l’économie et le second pour, « supporter la création d’entreprises », avait expliqué Charles Castel.

Six mois après, alors que l’on s’apprête à présenter fin juin 2013 la nouvelle loi de finance 2013/2014, il n’est pas aisé d’effectuer une analyse d’impact des fonds mobilisés par l’Etat haitien pour stimuler la croissance économique à travers la création d’entreprises et d’emplois. C’est simple. Le déséquilibre de la balance commerciale d’Haïti est un choix qui fait la part belle aux Dominicains, aux Américains, croit l’agronome Rémy Charles. Cet éleveur, le plus grand fournisseur de caille et d’oeufs de cailles en Haïti souligne la nécessité de mettre en place des actions stratégiques pour protéger chaque filière de la production locale. Logé à l’enseigne du succès, Rémy Charles, à qui aucune banque n’a proposé du crédit pour élargir ses opérations, rappelle que les Dominicains, les Américains sont nos compétiteurs.

Ce qui n’est pas l’avis de tout le monde, semble-t-il. Entre-temps, le statu quo persite et avec lui les bluffs, les mirages d’une prétendue inclusion économique.

Roberson Alphonse


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