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Protéger ou libérer son économie, c’est à Haiti de choisir, selon l’OMC

jeudi 13 juin 2013 par Bill

"Les avantages dont bénéficient Haiti à l’OMC demeureront théoriques aussi longtemps que le pays ne bâtira pas ses propres capacités de production". Pendant sa visite de deux jours à Port-au-Prince, le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy, n’a pas caché son point de vue sur les conditions d’une plus grande participation dans le commerce mondial de l’unique pays moins avancé de l’hémisphère.

Le Nouvelliste (LN) : Etant donné qu’Haïti est une économie peu intégrée aux échanges internationaux, doit-on considérer la visite de l’OMC comme une mauvaise nouvelle pour le pays ?

Pascal Lamy (PL) : Non. C’est plutôt une très bonne nouvelle pour Haïti qui d’ailleurs est membre de l’OMC depuis longtemps. Et d’après mes entretiens avec le président de la République et le ministre du Commerce et de l’Industrie, le pays a maintenant une idée beaucoup plus claire de la manière dont l’OMC peut l’aider à se developer via l’augmentation de ses échanges.

Le Nouvelliste (LN) : L’OMC vise à baisser les tarifs douaniers. Cette politique est-elle souhaitable pour une économie basée sur l’importation comme Haïti ?

Pascal Lamy (PL) : L’OMC vise à favoriser l’ouverture des échanges. Ce qui implique dans un ensemble de cas la réduction des droits de douane mais de manière différenciée. Au regard des règles de l’OMC, Haiti, en tant que Pays moins avancé (PMA), a droit à davantage d’accès au marché chez ses partenaires commerciaux que ces derniers n’ont de droit d’accès au sien. Par exemple, une grande partie des exportations haïtiennes bénéficient de franchise de droits de douane ou de réception quantitative sur les marchés étrangers. Alors qu’Haiti, en tant que membre de la Caricom, a le droit de protéger sa production industrielle avec des droits de douane de l’ordre de 20 % et sa production agricole avec des droits de douane de 40%. Haiti, comme tous les PMA, bénéfice à l’OMC d’un statut privilégié et n’est pas soumise à la réciprocité. Elle a des droits d’accès au marché, qu’elle n’est pas obligée de fournir à ses partenaires commerciaux. A partir du moment où le pays a droit de protéger son industrie et son agriculture, c’est à Haïti de choisir si elle s’engagera dans cette option.

Le Nouvelliste (LN) : Connaissez-vous des pays à la fois pauvres et grands importateurs comme Haïti qui n’appliquent pas les barrières tarifaires que l’OMC permet ?

Pascal Lamy (PL) : Bien sûr. En Afrique, par exemple, beaucoup de PMA ont un droit à la protection extérieure qu’ils n’utilisent pas complètement. Par exemple, ils peuvent protéger l’importation de poulets à hauteur de 40 % des droits de douane, conformément aux règles de l’OMC. Avec une telle politique, les producteurs de poulets seraient, certes, contents mais les consommateurs locaux auraient à supporter une augmentation des prix de l’ordre de 40%. Cette situation impose donc un arbitrage que l’OMC n’effectue pas pour les pays mais que les pays doivent faire eux-mêmes. Haiti est le seul PMA situé dans l’hémisphère Nord, mais il en existe une cinquantaine au total dans le monde. Alors ce même défi d’arbitrage est posé dans ces pays et trouve petit à petit des solutions. Pour preuve, il suffit d’observer comment un ensemble de PMA de l’Asie ou de l’Afrique se sont développés au cours des 20 dernières années.

Le Nouvelliste (LN) : Qu’est qui nous vaut la visite de l’OMC dans le pays ?

Pascal Lamy (PL) : Je suis venu cette fois pour deux jours parce qu’Haïti assure actuellement la présidence de la Caricom. L’OMC a travaillé depuis cinq ans avec l’ensemble de la Caricom pour bâtir ce que l’on appelle une stratégie régionale d’aide au renforcement des capacités commerciales. On vient de parler d’obstacles classiques au commerce comme les droits de douane mais il existe bien d’autres obstacles. Supposons qu’Haïti ait accès à un autre marché plus riche qu’elle pour les fruits et les légumes avec des droits de douane de l’orde de 0 à 5 %. La question de l’accès des producteurs de fruits et légumes à ce marché est réglée puisqu’il y a peu ou pas de droit de douane. Sauf que pour que les fruits et les légumes produits en Haiti accèdent à ce marché étranger, ce dernier exigera le respect des normes et des standards de production propres aux fruits et légumes en question. Haiti n’avait jusqu’à une date récente pas la capacité de mettre en place un système de régulation de contrôle et de certification pour que ses produits correspondent au standard des marchés étrangers, par exemple celui des Etats-Unis. C’est à ce niveau que l’aide au commerce intervient : grâce à la plateforme de l’OMC, on pourra porter nos partenaires tels que la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement, la Fond européen de développement et la Usaid à mobiliser des financements pour bâtir un système haïtien dont les normes de standard sont susceptibles de produire ces certifications. Avec la Caricom depuis cinq ans, l’initiative d’aide au développement consiste, en ce sens, à déterminer les priorités régionales en matière de renforcement de ces capacités. Ces priorités ont été discutées entre les pays de la Caricom et adoptées par les organes dirigeants de l’organisation. Il s’agit des secteurs du transport (notamment l’amélioration des liaisons maritimes), de la télécommunication, des installations portuaires , en gros, tout ce qui fait qu’une région constituée pour l’essentiel d’économies insulaires réduit les frottements à l’échange qui sont liés à ces problèmes d’infrastructures. Petit à petit, la communauté internationale, à travers l’aide au développement ou les prêts, s’orientera vers le financement de ces infrastructures qui au fond sont là pour faciliter l’échange. On parle là, non pas de droit de douane, mais de frottement, de procédures douanières et portuaires. L’aide au commerce consiste à passer de l’activité de l’OMC qui consiste à établir une règle du jeu ajustée aux capacités de chacun des pays dans le commerce mondial au renforcement de leur capacité de commercer.

Le Nouvelliste (LN) : Quelle forme prendra cette aide apportée par l’OMC ? Existe-il un échéancier ?

Pascal Lamy (PL) : L’objectif consiste à aider la Caricom à identifier ses priorités et les goulots d’étranglement en matière de prêts ou de dons. A partir du moment où la Caricom a correctement identifié ses priorités, les donateurs vont aligner logiquement leurs priorités d’aide en fonction de celles définies par la région. L’OMC, dans ce domaine, est comme une sorte de "market-maker" entre l’offre de financement disponible et la demande pour rendre le mécanisme plus transparent et plus efficace.

Le Nouvelliste (LN) : Des partenariats publics-privés dans les domaines d’infrastructures sont observés dans des pays en Afrique. Est-ce un schéma souhaitable pour Haiti ?

Pascal Lamy (PL) : C’est un schéma qui sera à la portée d’Haiti quand elle aura franchi l’étape qui consiste à sortir de la catégorie de PMA pour devenir bancable sur les marchés internationaux. La Jamaïque peut mettre des obligations sur le marché international, relativement limité à ce stade pour les PMA. L’OMC vise surtout plutôt des dons que des financements qui sont véritablement à des taux d’autant plus élevés que le facteur risque est important.

Le Nouvelliste (LN) : Un pays comme Haiti a-t-il à avoir peur de l’OMC ?

Pascal Lamy (PL) : Avoir peur de l’OMC voudrait dire pour Haiti craindre une organisation dont elle est membre. Or, Haïti appartient a des groupes puissants dans l’OMC, celui des PMA, le groupe ACP, qui sont aujourd’hui bien organisés pour défendre leurs intérêts. L’OMC offre à Haiti comme pour tous les PMA un traitement spécial et différencié. Et pour cette raison le pays peut utiliser les règles de l’OMC au bénéfice de son développement.

Le Nouvelliste (LN) : Haiti peut-elle bénéficier beaucoup plus de l’OMC qu’elle ne le fait actuellement ?

Pascal Lamy (PL) : Justement. Mais à condition que la situation politique se stabilise au fur et à mesure et que le gouvernement établisse des priorités claires pour sa politique commerciale, domestique, régionale et d’un certain point de vue mondial.

Le Nouvelliste (LN) : Ce n’est pas encore le cas, selon vous ?

Pascal Lamy (PL) : Je crois que c’est un processus qui est en cours. Comme il l’est avec des pays défavorisés qui par définition ont davantage besoin de bâtir graduellement des capacités que d’autres pays en voie de développement ont su construire pendant plusieurs décennies. Haiti aujourd’hui n’est pas en tête de peloton comme la Chine, l’Inde ou la Turquie. Mais l’émergence de son économie s’effectuera si les conditions de stabilité politique et d’environnement des affaires réduisent la prime de risque du pays et que le marché haïtien se développe de manière plus concurrentielle que par le passé.

Le Nouvelliste (LN) : Quelle place l’OMC donne à la promotion de la production dans son appui ?

Pascal Lamy (PL) : Les avantages dont bénéficient Haiti à l’OMC demeureront théoriques aussi longtemps que le pays ne bâtira pas ses propres capacités de production. Il y a nombreuses opportunités à ce niveau, comme dans le secteur du textile et de l’habillement, où de nombreux succès ont été observés. Le tourisme qui actuellement se dynamise n’est pas non plus en reste . Il s’agit donc de potentialités à réaliser, ce qui suppose davantage de concurrence sur le marché haïtien. Si je suis un investisseur étranger désireux d’installer une entreprise dans le pays, je dois être persuadé que je trouverai ici un marché non pas cartelisé mais plutôt concurrentiel et bien régulé. Donc, la politique domestique doit être en parfaite harmonie avec la politique commerciale. Et ce principe s’applique dans des domaines qui ne sont pas directement reliés à la politique commerciale, par exemple l’éducation et la formation . Il y a des domaines où la jeunesse haïtienne doit acquérir des qualifications spécifiques qui permettront au pays de bénéficier à l’avenir de ces avantages comparatifs qui découlent du fait de pouvoir compter sur une jeunesse éduquée. Plus le monde se dirige vers une économie dématérialisée, plus il aura besoin de connaissances. Et la transformation de l’économie mondiale de la production de biens vers la production de services est un avantage potentiel considérable pour un pays comme Haïti.

Le Nouvelliste (LN) : Pour Haïti, ce sont là de grands changements qui demanderont du temps pour que l’économie s’y adapte.

Pascal Lamy (PL) : Comme pour tout investissement, cela prendra du temps. Mais il y a aussi des retombées immédiates. Haiti peut très vite se doter d’un système de standard et de normes dans le secteur agricole. Pour la restructuration du port de Port-au-Price, cela prendra un peu plus de temps tout comme pour l’offre d’énergies à des prix moins prohibitifs. Mais c’est une affaire de séquences, de planification. Des changements importants sont possibles à travers un plan si on regarde le parcours de la Corée du Sud qui était pratiquement aussi pauvre qu’Haiti au début des années 50. Si aujourd’hui, il n’y a pas dans le monde de pays maudits, il y en aura encore moins dans le monde de demain dans la mesure où nos économies seront basées sur l’intervention de l’intelligence humaine. Et il s’agit là d’un capital dont Haiti n’est pas pauvre.

Propos recueillis par Frantz Duval, Carl-Henry CADET, Roberson Alphonse et Gary Cyprien


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