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Nécessité d’une stratégie haïtienne face à la République dominicaine

mercredi 19 mars 2014 par Bill

Haïti doit définir sa stratégie pour faire face à la République dominicaine et rétablir l’équilibre dans la coopération entre les deux peuples, telle est en substance la conclusion tirée par Nesmy Manigat et Colette Lespinasse qui ont intervenu lundi à la conférence-débat organisée par le Centre de recherche en gestion et en économie du développement (CREGED) à l’Université Quisqueya sur les relations haïtiano-dominicaines.

A l’ouverture de la conférence, le modérateur du jour, l’ancien ministre Henry Bazin, réclame une minute de silence en mémoire de l’ancien ambassadeur Guy Alexandre, l’un des plus grands connaisseurs des relations entre les deux peuples, aux dires du professeur Bazin. C’est l’ancienne coordonnatrice du GARR qui aura la possibilité de prononcer la première conférence. L’intervention de Colette Lespinasse porte sur le thème « Nécessité d’un rééquilibrage de la coopération entre les deux pays. » Dans son intervention, Mme Lespinasse a passé en revue les rapports entre les deux peuples au niveau économique et politique. Loin de cet équilibre souhaité, elle a fait état d’une relation très déséquilibrée entre les deux peuples.

L’ancienne coordonnatrice du GARR a exposé la situation alarmante de l’industrie et de la production agricole d’Haïti par rapport à la république voisine. Au niveau industriel, Colette Lespinasse fait état « d’un appareil de production non organisé, des acteurs qui ne bénéficient pas de l’appui de l’Etat. Les conditions de travail de l’agriculteur haïtien sont les mêmes depuis 200 ans. Entrer en compétition avec la République dominicaine, c’est créer des conditions pour renforcer le déséquilibre qui existait déjà bien longtemps », a-elle-expliqué.

Face à ce désastreux constat qui a engendré l’envahissement du marché haïtien par le commerce dominicain, Mme Lespinasse met en cause les politiques publiques adoptées par Haïti depuis les 25 dernières années. « Les politiques économiques libérales appliquées par l’Etat haïtien depuis les années 90 ont favorisé l’importation massive de produits agricoles dominicains sur le marché haïtien sans aucun appui à la paysannerie ni un effort de modernisation du secteur agricole. Cette politique a surtout bénéficié à la République dominicaine qui dispose déjà d’un appareil productif mieux organisé que celui d’Haïti et dont les acteurs économiques jouissent de l’appui de leur Etat. »

Une position que le professeur Manigat a partagée dans son intervention. D’ailleurs, la République dominicaine pense produire aujourd’hui pour 20 millions, donc la population d’Haïti et celle de la république voisine réunies. Reprenant les propos du président de l’Association des exportateurs dominicains pour s’expliquer, « nous avons atteint un milliard de dollars d’exportation et nous, nous n’achetons même pas 100 millions de dollars d’Haïti ». « Ce qui représente un énorme avantage que la République dominicaine doit maintenir et régulariser », a-il-indiqué.

La République dominicaine prospère, car elle n’a pas fait les mêmes choix qu’Haïti. « Bien que la République dominicaine ait adopté certaines mesures de libéralisation, c’est un pays qui a une politique extrêmement soutenue de l’agriculture. La République dominicaine subventionne le secteur agricole et crée un cadre macro-économique favorable aux producteurs agricoles. Il existe là-bas un régime fiscal où le secteur agricole est subventionné pour l’utilisation des combustibles. Les producteurs agricoles ont accès aux produits pétroliers à un coût inférieur à celui du marché. Les petites exploitations agricoles qui ont une vente inférieure à 10 000 dollars américains ne paient pas d’impôt sur le revenu. Toutes les taxes sur l’exportation des produits agricoles et agro-industriels sont éliminées. Un ensemble d’éléments qui encouragent les agriculteurs à produire », a expliqué Colette Lespinasse.

L’instabilité politique chronique explique aussi l’incapacité d’Haïti de faire face à l’arrogance dominicaine. « Les problèmes politiques qu’a connus Haïti au cours des 25 dernières années ont contribué à dégrader l’équilibre face à une République dominicaine plus stable. Fuyant les représailles politiques en Haïti, certains investisseurs ont préféré investir leur argent en république voisine », selon Colette Lespinasse.

« Dans ces conditions, il est difficile de parler de coopération entre les deux pays. Pour moi, il n’y a pas vraiment une véritable coopération binationale aujourd’hui entre Haïti et la République dominicaine. Nous avons besoin d’une redéfinition de cette coopération telle qu’elle se fait maintenant », a conclu Mme Lespinasse qui ajoute qu’il existait dans le temps un rapport équilibré et respectueux entre les deux peuples. Elle a cité en exemple le traité de paix, de commerce de navigation et d’extradition signé entre les deux peuples le 9 novembre 1874.

« C’est l’un des rares documents signés entre les deux pays où la volonté politique d’une vraie coopération binationale était clairement démontrée.accord transpire la volonté de respect mutuel, d’amitié, du désir de vivre en paix ; les deux pays prévoyaient des moyens pacifiques pour résoudre les conflits qui pourraient surgir au niveau de la frontière. Le document montre une grande volonté de respect entre les citoyens des deux Etats », a soutenu Mme Lespinasse.

« Aujourd’hui, c’est l’arrogance, c’est la surenchère, parfois le mépris que les dirigeants dominicains affichent par rapport au ressortissants haïtiens et parfois même face aux dirigeants haïtiens. Ils se plaignent toujours de ne pas pouvoir supporter cette charge que représente Haïti, sans jamais parler de ce qu’ils tirent du point de vue économique de ce même pays qui est pourtant leur deuxième partenaire économique après les Etats-Unis », a martelé l’ancienne coordonnatrice du GARR.

Pour le professeur Manigat, le problème actuel né de l’arrêt de la Cour constitutionnelle présente des opportunités pour Haïti de redéfinir ses rapports avec la république voisine. Mettant de côté le fait que le dialogue bilatéral entre les deux peuple sert à broyer le problème de la dénationalisation des descendants de migrants haïtiens, il dit croire que c’est le moment où il faut renégocier la qualité de notre coopération avec la République dominicaine.

Sur un ton plus tranchant, Colette Lespinasse soutient, elle, que c’est d’abord à nous en Haïti de nous reprendre, de définir notre propre stratégie pour aboutir à un rééquilibrage des échanges qui nous permettrait de vivre avec la République dominicaine une relation plus équilibrée en toute dignité. « Cela suppose, à mon avis, beaucoup d’efforts de notre part, une reprise en main des affaires de notre pays. Ce rééquilibrage passe par une politique qui permet de diminuer la fuite de la main-d’œuvre vers la république voisine, de contrôler le flux de biens et de services qui viennent de ce pays », a expliqué Colette Lespinasse.
Louis-Joseph Olivier
ljolivier@lenouvelliste.com

Voir en ligne : Le Nouvelliste

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