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Mercilia, le séisme comme catalyseur

samedi 1er février 2014 par Bill

Il y a de ces personnes qui ont su transformer le séisme du 12 janvier 2010 en opportunité. Mieux, de manière digne et courageuse. Mercilia Brutus, 40 ans, est l’une de celles-là. Réfugiée en République dominicaine pour soigner sa main droite, la gestionnaire, normalienne et secrétaire de formation, en a profité pour se lancer paradoxalement dans la couture, malgré son handicap. Aujourd’hui, elle est spécialiste en création de lingerie de maison, et met ses connaissances au profit de son atelier à Clercine.

Tissus en dentelle, catalogues, coussins brodés, bobines de fil à coudre jetés sur des étagères… A défaut d’enseigne, on est dans un atelier de couture et de création de lingerie. A Clercine. Chez Mercilia Aurélus Brutus. Dans une pièce, ils sont quatre à confectionner des vêtements, des rideaux et décorations de maison. N’ayant sauvé que le pouce et l’auriculaire de sa main droite, Mercilia tient ses ciseaux, son aiguille. Sourire aux lèvres, elle coupe et découpe. Passionnément. Qu’on l’eût cru sans handicap.

Née d’une famille de neuf enfants, cette femme est, selon ses collègues, un modèle de courage. Lors du tremblement de terre, elle faisait une transaction dans une caisse populaire quand le bâtiment s’est effondré sur elle. Heureusement qu’elle était dans un espace souterrain. « C’était une journée terrible, se rappelle Mercilia Brutus, mère d’une fillette de huit ans et d’un garçon de six ans. J’ai entendu des voix s’éteindre au fur et à mesure, des personnes passer de vie à trépas. Après neuf heures, je me suis retrouvée à l’extérieur, guidée par une voix qui était sans doute celle de Dieu. »

Avec ses quatre doigts écrabouillés, Mercilia devait se soigner. Le lendemain, conseillée par sa famille et ses proches, elle s’est rendue en République dominicaine. « Après des diagnostics, les médecins m’ont dit que je perdrai ma main droite si les doigts ne sont pas coupés, explique-t-elle. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient et quand je leur ai dit que je suis un professeur, certains d’entre eux ont pleuré. Ils m’ont alors donné du temps pour réfléchir. »

Entre perdre sa main ou quatre doigts, Mercilia a choisi logiquement de se faire opérer. « Cela m’a beaucoup affecté psychologiquement, dit-elle. J’ai cru que je ne pourrais plus travailler, mais avec l’appui psychologique de mes enfants et de certaines institutions en république voisine, j’ai été peu à peu soulagée. »

Pour quelqu’un qui passe toute sa journée à bosser dans un centre universitaire privé à Port-au-Prince, c’est difficile de rester sans rien faire après une opération chirurgicale. « Je voulais apprendre quelque chose d’autre, affirme Mercilia, sous ses cheveux postiches. Etant donné que j’adore les jeux de maison, je voulais apprendre à les confectionner. J’ai été alors dans un premier atelier, mais les responsables ne voulaient pas me recruter parce que je n’étais pas couturière. »

La ténacité, ça paie. Finalement accueillie dans un autre atelier de couture et décoration, Mercilia témoigne : « La responsable était très patiente avec moi pendant les cours et m’a même accordé des heures supplémentaires afin que je pus m’adapter. Après un an et demi passé dans l’atelier, nous avons participé à une exposition où nos œuvres ont été très appréciées. Mais depuis, j’ai décidé de rentrer au bercail. »

Dudré Brazier, 62 ans, est l’un des quatre membres de l’atelier de Mercilia. Malgré ses 40 ans d’expériences, le sexagénaire ne partage pas seulement ses connaissances et son savoir-faire mais apprend aussi de Mercilia. « C’est une femme très courageuse si elle peut réaliser tout ça après tout ce qu’elle a vécu, avance le sexagénaire, verres sur le nez. Elle devrait être un modèle pour les jeunes. Je suis ému de voir ce qu’elle peut réaliser malgré son handicap. »

L’accès au crédit, un véritable obstacle

Contrairement à l’envie folle de certains Haïtiens de quitter le pays, Mercilia Brutus estime que le paradis n’est pas ailleurs. « Si nous, Haïtiens, nous nous organisons, je crois qu’on peut vivre ici qu’ailleurs, soutient la femme entrepreneure. Nous sommes des combattants, si on veut on peut. Chacun de nous peut contribuer au changement du pays. »

Des projets, Mercilia en a pleins la tête. Elle veut notamment implanter une industrie de textile de création de lingerie dans le pays. Avec ce projet baptisé « Mercilia Bel Kay », elle a d’ailleurs remporté en 2013 le premier prix du concours Jeunes femmes entrepreneures de la fondation Etre Ayisyen, auquel plus d’un millier de femmes entrepreneures ont pris part. En prime, elle devait recevoir 2 500 dollars. « Je n’ai pas encore reçu la totalité de la somme », souligne Mercilia, mariée à un policier qui apprécie énormément le courage et le leadership de sa femme.

« L’accès aux crédits est un véritable obstacle pour les PME, déclare Mercilia. On nous ferme souvent des portes. On nous réclame beaucoup de garanties, mais si on les avait eues, on n’aurait pas sollicité le crédit. »

En attendant d’avoir cet accès au crédit, elle avance. A sa manière.
Valéry Daudier
vdaudier@lenouvelliste.com

Voir en ligne : Le Nouvelliste

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