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L’intégration informelle des TIC et les enjeux socio-pédagogiques à l’école en Haïti

jeudi 26 février 2015 par Bill

Après les NTIC , nous passons dans l’ère des TICC, les Technologies de l’information, de la communication et de la connaissance. Il ne s’agit plus simplement de parler d’évolution technologique mais de véritable « révolution » (RESP, 2013) .

En ce sens, la révolution numérique se développe à un rythme exponentiel : « Il aura fallu 38 ans pour que la radio atteigne le seuil de 50 millions d’usagers, 13 ans pour la télévision, 4 ans pour Internet, 3 ans pour l’I-POD, 2 ans pour l’I-Phone. La planète compte, aujourd’hui, plus de 2 milliard d’internautes dont 450 millions d’utilisateurs en Chine. On enregistre ainsi une progression de + 60% d’internautes en un an. » (RESP, 2013).

Au cours du XXe siècle, les TIC ont envahi les structures d’apprentissage. En ce sens, plusieurs programmes ou dispositifs techniques ont été expérimentés à l’école : radio scolaire(1930), télévision scolaire(1950), informatique (1970), magnétoscope (1980) et multimédia (1990). En 1995, un certain nombre d’écoles françaises prennent l’initiative d’une connexion Internet. C’est en 1997 qu’est lancé en France un plan national pour l’équipement et la connexion de tous les établissements de l’enseignement public, de la maternelle à l’université. En septembre 1997, la Direction de l’Information scientifique et des technologies nouvelles du ministère de l’Éducation Nationale française estimait ceci : « L’École ne peut rester à l’écart de ces évolutions, sous peine de faire apparaître des handicapés de la société de l’information. » Fischer(2001) . Comment intégrer TICC ? De nos jours, la quasi-totalité des systèmes scolaires de par le monde travaille sur cette question. Qu’en est-il pour le système scolaire haïtien ?

Notre démarche dans cette présente communication vise à faire un regard exploratoire d’une certaine intégration informelle des TIC qui se fait dans les écoles en Haïti. Dans un premier temps, nous essayerons de caractériser cette intégration informelle. Comment définit-on cette dernière ? Comment se manifeste-t-elle ? Quelles sont ses caractéristiques ? Dans un deuxième temps, nous analyserons les enjeux socio-pédagogiques de cette intégration informelle. Et, dans un troisième temps, nous projetterons des perspectives des enjeux socio-pédagogiques d’une éventuelle intégration formelle des TICC en Haïti.

I.- Les caractéristiques de l’intégration informelle des TIC dans les écoles en Haïti
Peraya et Viens (2005) avancent ceci à propos de l’intégration formelle des TICC : « L’intégration pédagogique des TIC va bien au-delà de la simple maîtrise de l’outil par l’enseignant. Depuis quelques années, il existe des standards de compétences qui prennent en compte d’autres dimensions, notamment des aspects de planification de l’enseignement, de gestion de classe et de formation continue par les TIC. Mais ces listes souvent interminables en disent plus sur les objets de culture que sur la culture elle-même en tant qu’élément clé d’intervention. » Nous notons au moins deux (2) dimensions dans cette définition. Nous voyons TIC comme objet d’enseignement et comme outil d’enseignement.

Une intégration informelle des TIC dans les écoles en Haïti est une forme de l’utilisation des outils technologiques au sein des établissements scolaires sans considération de ces deux dimensions.

Une observation menée dans plusieurs écoles en Haïti (toutes tendances confondues) nous amène à faire cette remarque. Lors des recréations, on observe que chaque élève est muni de son téléphone portable ou iphone ou ipad en main. Curieusement, nous observons que les élèvent envoient des SMS, essaient de placer un appel, de chercher de la musique, de brancher facebook pour regarder les photos et j’en passe. A l’intérieur des salles de classe, ces outils créent des situations conflictuelles entre enseignant, élève et personnel administratif. Il y a même des cas d’expulsion à l’issue des altercations. Nous pouvons signaler un cas où un directeur d’une école non publique a brisé un ipad d’une élève qui faisait de la musique pour ses pairs. Cette décision lui a coûté quelques heures de garde à vue sous la requête des proches parents de l’élève.

Un autre problème constaté et observé est cette situation que créent les téléphones portables dans les examens officiels. Le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) est obligé de faire passer une publicité dans les médias pour sensibiliser la population en général et les candidats en particulier que le téléphone portable est strictement interdit aux enceintes des examens. Malgré cette sensibilisation, les responsables des centres mentionnent régulièrement dans les rapports quotidiens le nombre de téléphones saisis.

Bref, ces outils technologiques ont investi les espaces scolaires non à des fins d’apprentissage formel. C’est ce que nous appelons l’intégration informelle qui est caractérisée par des situations conflictuelles au sein des établissements scolaires. Quels sont les enjeux socio-pédagogiques de cette intégration informelle ?

II.- Les enjeux socio-pédagogiques de l’intégration informelle des TIC à l’école en Haïti

Cette intégration informelle n’évolue pas sans conséquences néfastes tant sur le plan sociologique, que sur le plan pédagogique.
Sur le plan sociologique les jeux collectifs lors des récréations ont cédé la place aux jeux numériques individuels ou tout court aux activités individuelles présentielles. Probablement, chaque individu essaie de continuer une relation déjà existante au lieu de nouer ou de nourrir une relation personnelle avec un camarade de classe ou d’établissement. De nos jours, les terrains de football, de volleyball, de basketball ne sont pas exploités au maximum dans les écoles. Car ces jeux sont disponibles dans les portables des élèves. Nous sommes dans un environnement cliquable et cette nouvelle génération est appelée par Michel Serres petite poucettes . Cette situation arrive à dévaloriser davantage le travail d’équipe au sein des écoles en Haïti. Aussi faut-il préciser que le manque d’équipe au sein des écoles aura des répercutions dans le social et dans la politique.

Sur le plan de la pédagogie, la cible d’attention est profondément modifiée au sein des salles de classe. Certains élèves, pour ne pas dire une majorité, surveille les enseignants pour essayer de répondre à un SMS ou pour vérifier sur le Net de façon informelle un point abordé par l’enseignant. Ce deuxième cas est un autre point de conflit pédagogique entre enseignant et élève, surtout quand ce dernier a trouvé sur la Toile des informations contraires par rapports à celles avancées par l’enseignant. Cette situation est plus qu’alarmante surtout quand il s’agit d’un enseignant technophobe. Ce dernier est un sceptique qui considère le phénomène multimédia comme un effet de mode, sans grand avenir dans l’éducation et, peut-être, potentiellement dangereux. Pour eux, on a déjà assez avec la télévision et les jeux vidéo, les multimédia vont signer l’arrêt de mort de l’écrit. Certains arrivent même à dire que c’est le signe évident de la marchandisation de l’éducation. De plus, cette intégration informelle a un impact négatif sur le temps d’apprentissage, dans la mesure où les discussions occasionnant un outil technologique trouvé en salle de classe risquent de perturber la salle pendant un temps significatif.

En substance, cette intégration informelle favorise l’individualiste qui est bien sur une caractéristique des sociétés postmodernes et influence négativement la situation d’apprentissage en salle de classe. Toutefois, on se demande si une intégration formelle et systématique ne pourrait-elle pas agir positivement sur les rapports sociaux et sur les méthodes d’enseignement ?

III.- Les enjeux socio-pédagogiques de l’intégration formelle des TIC à l’école en Haïti

L’intégration pédagogique des TICC dans le sens de cet article traduit l’idée selon laquelle on mobilise les technologies éducatives comme support d’accompagnement aux méthodes d’enseignement.

De 1972 à nos jours, nous pouvons lister plus d’une dizaine de projets TICC dans le système scolaire haïtien. Les uns sont plus pertinents que les autres en termes de résultats. A titre d’exemple, nous pouvons citer : OLPC, IFADEM, FONHEP, Henri Deschamps. Haïti Future, SEA, IRC, etc.

Une étude a révélé que les sources de financement de ces projets sont diverses dont 23% sont de sources du secteur privé, 15% public et 62% du secteur des ONG. En ce qui concerne le niveau d’enseignement, on a pu constater que plus de projets, soit 54%, ont été implémentés au niveau du fondamental contre 5% au niveau secondaire, 8% au niveau professionnel, 15% au niveau supérieur et 8% au niveau non formel et 0% dans les préscolaires. Pour le mode d’utilisation, cette étude a montré que, dans la majorité de ces projets, les TICC ont été utilisées comme outil d’enseignement.

En analysant le peu de succès des projets implémentés dans le système scolaire haïtien,
plusieurs raisons sont invoquées, dont les plus pertinentes sont :
1. le manque de volonté politique de l’État haïtien à s’y mêler ;
2. l’absence des infrastructures socio-économiques dans les écoles et dans les
communautés ;
3. les projets sont le fruit de l’imposition de l’international et du fait n’expriment pas une demande sociale ou un besoin exprimé du national
La première raison se justifie dans le fait qu’on peut répertorier difficilement, dans les documents de réformes, même le dernier document en date connu sous le nom de ‘’ Vers la refondation du système éducatif haïtien, Plan Opérationnel 2010-2015 » des éléments faisant ressortir la volonté politique de l’État à moderniser le système. Contrairement à cela, le premier Ministre français François Fillon a confié une mission au député Jean Michel Fourgous auprès de Luc Chatel le 25 août 2009, sur la modernisation de l’école par le numérique. Dans son rapport, le député a fait ce constat : « La révolution du numérique a déjà commencé. La question n’est plus de savoir si elle est pertinente ou pas. La question est plutôt de savoir comment rattraper notre retard et jouer un rôle indéniable dans la compétition mondiale. L’avenir de notre pays passe par la formation de nos enfants à l’outil numérique pour réussir. On ne part pas de rien. IL y a un terreau : la France est un pays technophile. Ses ingénieurs comme ses chercheurs font l’admiration du monde entier. Mais la filière se raréfie et supporte mal la concurrence des pays émergents. Les TICC vont indéniablement doper la réussite scolaire et mieux préparer les enfants aux métiers de demain. » Il est clair que cette initiative est la volonté politique manifestée par les dirigeants français afin de pouvoir mettre les écoles françaises en diapason avec la technologie.

La deuxième raison relate un problème sérieux inhérent au fonctionnement des Technologies. Les équipements Technologiques ont besoin absolument de l’énergie électrique. Or, cette dernière est un produit de luxe en Haïti. Les communautés et les écoles sont privées de l’électricité. Donc, c’est impossible de concevoir un tel projet dans ce contexte socio-économique du pays.

La troisième raison est fondamentale aussi dans la mesure où ces projets ne reflètent pas une certaine aspiration nationale. Dans la majorité des cas, les bailleurs viennent avec les idées de projets ainsi que le financement. Les acteurs nationaux n’avaient pas des marges de manœuvre pour orienter les projets. De nos jours, on parle de la participation communautaire à tous les niveaux pour tout ce qui la concerne.

Bref il n’y a pas de discussion sur le poids de manque de la volonté politique de l’ État Haïtien, l’absence des infrastructures socio-économique et l’idée de projet ainsi que la source de financement unilatérale ont sur le peu de succès de ces projets. Cependant, ces données sont des préliminaires dans le fondamental. Ces argumentations ne font que mettre les ressources matérielles avant les ressources humaines.

Ce survol sur l’état des lieux de l’utilisation des TICC dans le système scolaire haïtien nous donne une idée de la situation et nous permet de comprendre la direction à prendre si on veut faire une intégration efficace des TIC dans l’enseignement en Haïti.

En effet, les conditions de cette intégration doivent être contextuelles. Dans la société haïtienne, les TIC sont devenues désormais un reflexe conditionné par plus d’un en matière de référence. De nos jours, sans l’ordinateur, l’Internet, le téléphone portable, la radio et la télévision, la vie des professionnels et même des non professionnels deviendrait nuisible. Cependant, dans les écoles haïtiennes, il se dessine un autre cas de figure. Il paraît qu’elle est isolée du reste de la société. C’est ce que le sociologue Claude Souffrant appelle la fascination du passé. En parlant de l’écolier haïtien, il a dit qu’ « il est victime d’une philosophie de l’éducation qui, définissant l’homme haïtien par ses origines plutôt que par son projet, l’enchaîne à hier au lieu de l’équiper pour demain ». Donc, il faut donner à l’école haïtienne sa dimension futurologique. D’où la proposition en trois dimensions pour une intégration des TIC dans l’enseignement en Haïti.

La première dimension est celle d’une prédisposition à accepter les TICC de la part des enseignants. Ces derniers, pour la plupart ou du moins au niveau fondamental, sont très reticents par rapport à l’utilisation des TICC. De cette attitude survient un enjeu pédagogique. Car les enseignants et enseigné ne sont pas sur la même longueur d’onde. Il y a lieu d’observer un obstacle pédagogique. Aussi faudrait-il souligner que les enseignants sachent utiliser parfois les TICC à titre personnel et les intégrer dans le processus d’enseignement-apprentissage. Faudrait-il qu’il se montre disponible et disposé pour faire usage des TIC dans l’enseignement en Haïti.
La deuxième dimension est celle d’une compréhension des TIC comme objet et outil d’enseignement. A propos, il y apparaît deux niveaux d’utilisation des TIC. Le premier niveau est le profil de compétence de base en TIC. Nous ne parlons pas d’une compétence 8 ou encore moins des compétences standards pour répéter Berubé et Poellhuber cité par Ngamo . Nous voulons parler plus spécifiquement des compétences en logiciel de base (Word, Excel, power point).

La dernière est d’ordre mécanique. C’est ce que Ngamo appelle l’infrastructure minimale requise à l’école. Il avance ceci : « L’utilisation des TIC dans la plupart des établissements se pose d’abord en termes d’installation de matériels et équipement . »
En substance, nous pouvons retenir qu’en matière de l’intégration des TICC, les réflexions devraient porter d’abord sur les ressources humaines et ensuite sur les ressources matérielles. Tous les enjeux socio-pédagogiques relatifs à l’intégration formelle des TICC à l’école en Haïti se situent à ce niveau.

Conclusion.-

En fait, tandis que d’autres pays exploitent à sa juste valeur l’apport considérable des TIC à l’enseignement, en Haïti, nous constatons une intégration informelle des TIC dans les écoles. Cette intégration provoque des situations conflictuelles. Pourtant, une intégration formelle peut bien contribuer à innover les méthodes d’enseignement qui trébuchent entre les méthodes traditionnelles et des tentatives de moderniser le système éducatif haïtien.

Force est de souligner à l’attention des managers du système éducatif haïtien cet état de fait : Dans nos écoles, les élèves utilisent déjà les outils technologies, seulement, non à des fin d’apprentissage. Peut-être, ils nous dépassent. Toutefois, s’il en est ainsi, nous devrions nous arranger pour corriger cet écart entre les méfaits d’une intégration informelle et les bienfaits d’une intégration formelle. Aujourd’hui, d’après l’UNESCO , de nombreux pays considèrent la compréhension de ces technologies et la maîtrise de leurs principaux concepts et savoir-faire comme partie intégrante de l’éducation de base au même titre que la lecture, l’écriture et le calcul.

Aussi, faudrait-il préconiser qu’une éventuelle intégration formelle et systématique des TIC dans l’enseignement en Haïti doit susciter une réflexion dynamique qui placera les ressources humaines au premier plan et ensuite viennent les ressources matérielles. Car trop souvent,nous refusons de faire le partage entre le principal, le secondaire et l’accessoire.

Jean Judson JOSEPH
Spécialiste en Management des Organisations, d’Éducation et de Formation ;
Doctorant Sc. Ed à l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti (ISTEAH)
jeanjudsonjoseph@yahoo.fr
Phone : (509) 3720-5259


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