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L’économie haïtienne fait-elle face à un péril imminent ?

samedi 31 janvier 2015 par Bill

S’il existait un marché boursier en Haïti, le cours des actifs serait en chute libre après la proposition du ministre de l’Économie et des Finances, Wilson Laleau, de décréter l’état d’urgence économique. Le grand argentier de la République a fait cette surprenante et inquiétante proposition dans son discours d’investiture le mardi 20 janvier 2015.

M. Laleau déclare : « Une société du chacun pour soi où la précarité aggravée, le chômage massif et les clivages sociaux démolissent ce qui reste d’esprit public devient une proie sans défense. Les citoyens pour se remobiliser doivent sentir que l’État est là pour les écouter et les aider. La situation actuelle de l’économie montre bien que ce domaine de responsabilité de l’État a été abandonné, ignoré pendant trop longtemps. Des efforts sont entrepris depuis quelque temps pour essayer de donner une réponse satisfaisante. Ils doivent être élargis et renforcés. En toute priorité. En réalité, le moment est venu de décréter l’état d’urgence économique et faire tout ce qui dépend de nous pour ressusciter l’espoir dans l’avenir, dans le pays. Nous le devons à la jeunesse. Nous le devons à nos pères. Nous le devons à nous-mêmes. »

Le discours ne donne pas trop de détails sur les raisons conjoncturelles qui justifieraient le choix de décréter l’état d’urgence économique. Sauf cet extrait : « La situation des finances publiques est bien connue : la contrainte budgétaire s’est resserrée ; les ressources de PetroCaribe se raréfient ; le désastre financier de l’EDH est devenu insoutenable, la notation très défavorable du pays sur les marchés financiers internationaux lui interdit l’accès à des capitaux privés non concessionnels et le condamne à dépendre davantage de l’aide internationale alors que l’ensemble des pays donateurs rencontrent des difficultés internes majeures en matière d’équilibre des finances publiques. »

Plus qu’une simple déclaration, il semble qu’il s’agisse d’une conviction profonde du nouveau ministre. Puisque, le ministère, en date du jeudi 22 janvier 2015, soit deux jours après le discours du ministre, a publié sur sa page Facebook un communiqué faisant état d’une réunion du Conseil d’orientation stratégique du ministère de l’Économie et des Finances (MEF) où le ministre Laleau « a tiré la sonnette d’alarme pour dénoncer la fragilité de la situation économique et financière, tout en insistant sur la nécessité de décréter l’état d’urgence économique dans le pays. » Ledit conseil regroupe les directeurs généraux et les coordonnateurs des organismes techniquement déconcentrés et décentralisés placés sous la tutelle du MEF avec pour fonction de rendre cohérentes les interventions des différents services du ministère avec la politique sectorielle sur le plan du programme, du budget et du calendrier d’exécution.

La réunion, poursuit le communiqué, s’est déroulée autour de la situation des finances publiques de l’État, dans la perspective de la préparation d’un budget rectificatif, adapté aux priorités du nouveau gouvernement. Entre autres dispositions adoptées, le ministre Laleau a mis l’emphase sur l’élaboration d’une feuille de route des actions et politiques à mettre en œuvre en vue d’assurer les conditions d’une relance durable de l’économie. Il a profité de la présence de ces hauts fonctionnaires et cadres pour partager sa vision du « Pacte pour l’emploi et la croissance économique » qui sera rédigé avec l’ensemble des acteurs de l’économie, et qu’il souhaite soumettre sous peu au chef du gouvernement.

On peut se demander où est passé le fameux Plan stratégique pour le développement d’Haïti (PSDH) qui prévoyait de faire d’Haïti « un pays émergent à l’horizon 2030 », l’un des slogans-phares de l’administration Martelly/Lamothe.

À la lecture du discours, ma première réaction a été de vérifier ce que veut dire l’état d’urgence. Il s’agit d’une mesure prise par un gouvernement en cas de péril imminent dans un pays. Sur le plan politique, il peut s’accompagner d’une restriction des libertés individuelles telles que la liberté d’expression et de circulation. Dans les États démocratiques, l’état d’urgence ne peut être décrété que par la promulgation d’une loi. Donc, avec la caducité du Parlement, le président Martelly ne peut promulguer aucune nouvelle loi. Ce serait plutôt un décret déclarant l’état d’urgence économique.

Donc, au regard de la définition, la proposition du ministre Laleau laisse présager que l’économie haïtienne fait face à un péril imminent. Il n’est pas le seul économiste haïtien à le penser. Mais plutôt le seul membre de l’équipe au pouvoir à prendre conscience de la gravité de la situation économique et à l’étaler au grand jour. Jusqu’à tout récemment, le discours officiel vantait plutôt une Haïti en rose, ouverte aux affaires et qui décolle. Après le décollage, au lieu de s’en réjouir, il faut maintenant décréter l’état d’urgence. Quel paradoxe !

Dans la même lignée du ministre Laleau, il y a quelques mois, l’ancien gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Fritz Jean, a publié un ouvrage intitulé : « Haïti, la fin d’une histoire économique. » Il y affirme : « La régression économique observée depuis trois décennies en Haïti constitue la manifestation la plus évidente d’un effet d’annonce : celle de l’épuisement d’une forme d’accumulation caractérisée essentiellement par la rente et qui a su façonner, depuis plus d’un siècle, le mode d’organisation de l’État. […] Aujourd’hui, cet État ne peut répondre aux besoins de ses citoyens, ne peut reproduire ses institutions, ne peut même pas sévir contre les citoyens délinquants. Nous assistons à la fin d’une ère économique qui se caractérise par un appauvrissement généralisé de la population et une concentration de plus en plus accentuée des richesses du pays dans les filets des réseaux sociaux d’accumulation qui dictent les règles de l’économie. »

Lire un tel constat d’un ancien gouverneur de la banque centrale suivi, un an plus tard, de la proposition de décréter l’état d’urgence par un ministre de l’Économie et des Finances en fonction, porte à croire que le danger qui guette l’économie haïtienne est bel et bien imminent.

En fait, sur le long terme, les décisions politiques et économiques adoptées en Haïti depuis l’indépendance, voire avant, ont conduit à un véritable désastre qui nécessiterait effectivement de décréter un état d’urgence. En ce sens, le ministre Laleau a raison. Malheureusement, le régime Martelly ne peut revendiquer de grandes mesures structurelles visant à rectifier le tir. Au contraire, il a contribué à conduire à un véritable gâchis institutionnel qui risque d’empirer le désastre économique.

Ce qui est plus difficile à comprendre, c’est qu’un ministre de la toute première heure du régime Martelly proclame l’état d’urgence en toute fin de règne où la seule priorité demeure la réalisation d’élections crédibles pour éviter au pays le chaos généralisé. Pourquoi décréter l’état d’urgence économique aujourd’hui et pas au tout début de l’ère Martelly en 2011 ? professeur Laleau en avait la possibilité puisque dans le même discours il a avoué avoir refusé le poste de ministre de l’Économie et des Finances. Faut-il nécessairement occuper ce poste pour suggérer une telle mesure ? Comme ministre du Commerce et de l’Industrie, ne pouvait-il pas convaincre le chef de l’État et le Premier ministre de l’urgence d’agir ? Pourquoi ne l’avait-il pas décrété lors de son premier passage au MEF qu’il a dû quitter il y a à peine neuf mois ?

Ces questions montrent le caractère surprenant de la proposition du ministre Laleau. La toute dernière souligne son côté inquiétant puisqu’il peut vouloir dire que la situation a bien empiré depuis l’avènement au pouvoir du président Martelly ? Sinon, il ne serait pas nécessaire de décréter l’état d’urgence aujourd’hui puisque l’on serait déjà en train de remonter la pente.

Qui pis est, en 2015, l’économie ne sera pas un enjeu majeur de l’administration Martelly-Paul. Le ministre Laleau l’a reconnu dans son discours : « Dans un contexte d’année électorale dans notre turbulent petit pays, aborder sérieusement ces questions telles que je viens de les indiquer plus haut est un défi parmi les plus difficiles à relever tant les acteurs sociaux ne semblent pas avoir conscience de la gravité de la situation. Or, chaque minute perdue à aborder sérieusement ces questions nous enfonce davantage dans les abîmes de la déchéance et menace pour de bon notre capacité à revendiquer notre statut de peuple digne. »

Tout semble indiquer que le pays a perdu d’innombrables minutes durant le mandat du président Martelly comme en témoigne le jeu de chaise musicale pratiquée à travers le ministère de l’Économie et des Finances. Les cinq changements de ministres des Finances en moins de quatre ans témoignent avant tout d’une certaine improvisation sur le plan économique au plus haut sommet de l’État. « Au-delà des personnalités et des compétences intrinsèques des ministres, cet état de fait est symptomatique d’un pays qui se cherche, d’un pays en mal de gouvernance, d’une société tourmentée qui se cherche une voie pour l’équilibre et le progrès social, concède le ministre Laleau. Un pays, pourra-t-on conclure, qui n’est pas vraiment ouvert aux affaires.

Comment un investisseur étranger pourrait décider d’investir dans un pays où son ministre des Finances propose de décréter l’état d’urgence économique ? Il faut que les autorités décident d’attaquer le mal tout en rassurant la population. Par ailleurs, avant de décréter l’état d’urgence économique, il faudrait penser à l’état d’urgence politique. Puisque le désastre économique observé aujourd’hui est, en grande partie, le résultat de mauvaises décisions politiques. Par exemple, la décision du président Martelly de ne réaliser aucune élection depuis son accession au pouvoir, de par l’incertitude qu’elle provoque, constitue un handicap majeur à la relance économique. Décréter l’état d’urgence économique dans ce contexte politique délétère ne produira aucun résultat significatif. Au contraire, elle ne fera qu’exacerber l’angoisse des agents économiques, ce qui aura des impacts négatifs sur leurs décisions d’investir.

Dans les faits, à part les fonds du PetroCaribe et l’aide internationale qui se raréfient aujourd’hui, il n’y a pas eu d’autres chocs majeurs dans les finances publiques entre 2011 et aujourd’hui qui puissent justifier le fait de décréter l’état d’urgence économique aujourd’hui plutôt qu’en mai 2011. Or, concernant les ressources du PetroCaribe, leur tarissement n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour le pays. Ç’en est une pour le régime en place qui ne disposera plus des grands moyens de financer ses bases et l’élection de ses candidats lors des prochaines élections ou de célébrer le 14 mai. Ce sera tant mieux pour le pays qui cessera d’augmenter sa dette à un rythme effréné et de compromettre son avenir.

Pour un régime qui vient de passer plus de trois ans à faire la cour aux investisseurs étrangers avant de penser à décréter soudainement l’état d’urgence économique, la cohérence est à rechercher ailleurs. Sur bien des points, l’on peut constater que c’est à la fin de son mandat que le régime Martelly arrive à comprendre par où il fallait commencer. Il fallait monter un gouvernement de consensus, constituer un Conseil électoral provisoire crédible, organiser des élections municipales et législatives honnêtes, entamer de vraies réformes éducatives et judiciaires... Mieux vaut-il toujours tard que jamais ?

Auteur : Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr


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