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Un secteur bancaire en bonne santé dans une économie malade

mardi 22 janvier 2013 par Bill

À sa traditionnelle entrevue Lesly Délatour du 2 janvier 2013, en mémoire de l’ex-gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) et ancien ministre de l’Économie et des Finances, Lesly Délatour, notre confrère Kesner Pharel a reçu l’actuel gouverneur de la BRH, M. Charles Castel.

L’entretien s’est déroulé autour de la stabilité macroéconomique, particulièrement le contrôle des taux de change et d’inflation, les objectifs de support à la croissance économique de la Banque centrale, la performance du secteur bancaire en 2012 et les mesures prenant effet au début de l’année 2013. Le gouverneur a confirmé la bonne santé du secteur bancaire haïtien en 2012 tout en reconnaissant que la performance économique globale a été peu reluisante.

Selon les données avancées par M. Castel, le système bancaire a enregistré un rendement des actifs nets (ROA) de 1,4%, un retour sur actions de 22%, un niveau de capitalisation de 6% et un taux de profitabilité très rassurant. Les banques commerciales ont également connu une amélioration de la qualité de leur actif, où le ratio des prêts improductifs bruts est passé de 3,6% en octobre 2011 à 2,8% en octobre 2012, selon la note sur la politique monétaire du premier trimestre 2013 publiée par la BRH. Le système bancaire dispose d’une surliquidité, due à un faible niveau de crédit accordé à l’économie. Le ratio crédit/dépôt s’élève à seulement 30% et la majorité de ce montant a servi à financer le secteur commercial contre moins de 1% à l’agriculture.

Les banques commerciales détiennent donc une marge confortable qui pourrait aider au financement de projets rentables. La Banque centrale voudrait d’ailleurs les voir offrir plus de crédits à l’économie réelle. Le gouverneur en veut pour preuve les efforts consentis dans la mise en œuvre d’un bureau d’information sur le crédit, qui devra constituer l’historique de crédit de tous les utilisateurs des services bancaires et financiers, la mise en place d’un fonds de garantie et l’initiative avec la Banque interaméricaine de développement (Bid) de supporter un projet de bonification du taux d’intérêt sur le crédit.

Avec cette performance relativement bonne du secteur bancaire, Kesner Pharel contraste la situation plutôt précaire d’un grand nombre de clients. Ce qui a porté M. Castel à admettre que l’économie, dans son ensemble, ne peut se prévaloir d’une bonne performance en 2012. Comme quoi, on peut avoir un secteur bancaire en bonne santé dans une économie malade. La faible performance économique est reflétée dans le modeste taux de croissance de 2,8% réalisé en 2012. Pour expliquer cette faible croissance, le gouverneur avance la sécheresse et les ouragans Isaac et Sandy qui ont plombé la production agricole. Concernant la prise en compte de l’ouragan Sandy, la ministre de l’Économie et des Finances, Mme Marie Carmelle Jean-Marie, avait pourtant bien expliqué la veille, à la même tribune, que ces impacts seront constatés dans la croissance de 2013 puisque l’ouragan Sandy a dévasté les plantations agricoles au premier mois de l’année fiscale 2012/2013. Ce qui constitue un handicap à l’atteinte de l’objectif de croissance de 6,9 % en 2013.

Pourra-t-on continuellement faire des prévisions de croissance et les rater complètement sans nuire à la crédibilité des autorités ? Le gouverneur pense que les prévisions se font dans le cadre d’un environnement crédible et transparent. Il se contente de conseiller aux prévisionnistes gouvernementaux de tenir compte de la vulnérabilité du pays dans leurs scénarios de prévision. M. Castel souhaite également que des décisions soient prises pour mitiger les conséquences de la vulnérabilité du pays à l’environnement sur la performance économique. Mais quand on avait prévu 7,8 % de croissance pour ne réaliser que 2,8 %, il est clair qu’un tel écart invitera les observateurs avisés à prendre les prochaines prévisions avec des pincettes. Et ce n’est pas pour renforcer la crédibilité gouvernementale !

Rappelons qu’à la même tribune, le 2 janvier 2011, M. Castel se montrait très optimiste quant à la possibilité pour le gouvernement haïtien de réaliser sa prévision de 8 % de croissance économique en 2012. Il misait à ce moment-là sur les bienfaits probables de la reconstruction. Mais là encore, Mme Jean-Marie avait bien expliqué qu’en raison des faiblesses structurelles et institutionnelles tant dans le secteur public que dans le secteur privé, la reconstruction ne relancera pas la croissance comme on le souhaite.

D’un autre côté, la mauvaise performance du secteur agricole, qui représente 25 % de la production nationale, ne peut être tenue pour seul responsable d’un tel échec de prévision. Parmi les obstacles structurels à l’origine de la faible croissance en 2012, M. Castel pointe du doigt le foncier qui, estime-t-il, constitue un poids énorme sur la croissance et le développement économiques d’Haïti. Il faudra adapter les codes haïtiens et travailler à combler l’écart entre les dépenses, 34 % du PIB, et les recettes internes, qui ne dépassent pas 14 % du PIB.

Comme la ministre de l’Économie et des Finances, le gouverneur a reconnu que pour réaliser des taux de croissance supérieurs à 7 %, comme le souhaite le pouvoir en place, il est impératif que la machine administrative soit bien huilée au niveau notamment de la passation de marchés. Il faut, dit-il, faire vite et bien, donc rendre plus efficace l’appareil administratif. Ce qui exigera des cadres mieux formés, mieux équipés et mieux traités. M. Castel prône aussi un dialogue entre les pouvoirs législatif et exécutif en vue de faciliter la création d’institutions et le vote de lois pro-croissance. Ce, autour d’un consensus social qui supporte l’effort du gouvernement à travers un plan car, explique-t-il, le développement économique doit être l’affaire d’une population et non d’un gouvernement. Selon lui, le gouvernement doit trouver moins de résistance dans les projets de développement, notamment industriels, lesquels représentent à ses yeux des initiatives impératives. Le spectacle au son de vuvuzela du 14 janvier offert au Parlement ne laisse cependant rien présager de tel.

M. Castel semble prêcher pour une meilleure coordination entre les secteurs de la vie nationale. Mais cela requiert un leadership politique inclusif, incontestable et incontesté. Mais présentement, le président Martelly semble être beaucoup plus penché vers la confrontation et la polémique, comme peuvent en témoigner des déclarations à l’endroit de l’opposition politique qu’il a jugée « faible ». Or, disait Benjamin Disraeli, Premier ministre britannique sous le règne de la reine Victoria : « Nul gouvernement ne peut être solide sans une redoutable opposition ». Le président aurait donc intérêt à aider au renforcement des partis politiques de l’opposition. D’ailleurs, aussi faible que celle-ci puisse être, sa capacité de nuisance ne doit pas être sous-estimée.

Une stabilisation de la pauvreté en 2012

Le gouverneur s’est montré très préoccupé par le fort taux de croissance démographique de 2,2 % qui, combiné à un faible taux de croissance économique de 2,8 % en 2012, n’a fait que stabiliser la pauvreté l’année dernière. L’explosion démographique, poursuit M. Castel, vient compromettre l’efficacité de l’État au niveau des infrastructures de base. Avec trois millions de personnes à Port-au-Prince, tout ce qu’on touche est compliqué, argumente-t-il. Mais là encore, faut-il le préciser, la surpopulation de la capitale n’est que le résultat des politiques adoptées au cours des 30 dernières années. De plus, la majorité des pays, même les plus développés, ont connu une urbanisation accélérée ces dernières décennies sans pourtant trop nuire à l’efficacité de leurs politiques publiques. Haïti paie plutôt les frais d’une absence de vision au plus haut sommet de l’État, ce, depuis des lustres. Pour résoudre la question démographique, le gouverneur souhaite un développement urbain « correct », la création de plus de parcs industriels du type Caracol pour attirer et retenir les gens dans les provinces par la création d’emplois.

Pour attaquer ces problèmes structurels et institutionnels, M. Castel pense qu’Haïti ne peut faire l’économie d’une réflexion sérieuse sur un plan de développement, sur la façon de comblée le déséquilibre de sa balance des paiements qui, présentement, est comblé par les transferts publics et privés. Il faudra supporter l’agriculture qui bénéficie actuellement de moins de 1% du total de crédit alors qu’elle emploie plus de 40 % de la population active. Un écart qu’on ne peut demander aux banques commerciales de financer puisqu’il s’agit d’activités vulnérables qui risquent de disparaître au moindre caprice météorologique. Parlant de plan, le gouvernement a publié en mai 2012, le Plan stratégique pour le développement d’Haïti (PSDH), disponible sur http://www.mpce.gouv.ht/psdhtomea.pdf, mais très peu d’officiels y font référence dans leurs interventions.

En termes de stabilité macroéconomique, Haïti figure parmi les pays les plus performants de la Caraïbe avec notamment un taux de change relativement stable et un taux annuel d’inflation autour de 6,5%. Une performance dont l’opportunité est très souvent contestée par certains observateurs. Kesner Pharel invite le gouverneur à opiner sur cette problématique en ces termes : « Si je vous dis que je n’ai pas d’argent, la croissance des prix ne me dérange pas ? » À M. Castel de répondre : « Vous aurez raison… La perte de valeur, c’est quand on a des revenus. » L’inverse de cette réponse me paraît cependant encore plus plausible puisque la croissance des prix pénalise davantage les pauvres. Car ces derniers consomment tout leur revenu. Un revenu de subsistance d’ailleurs. Donc, la croissance des prix réduit leur consommation d’aujourd’hui tandis que les plus nantis peuvent réduire leur épargne pour compenser la hausse des prix, tout en maintenant le même niveau de consommation courante.

Aussi l’environnement macroéconomique stable profite-t-il davantage à ceux qui n’ont pas de revenu en leur évitant de devenir plus pauvres. Le gouverneur a même fourni un argument en ce sens : « On prend conscience de l’importance de la stabilité macroéconomique quand elle n’y est pas. » Ce qui invite à imaginer la détérioration des conditions de vie d’une personne à très faible revenu qui doit faire face à une hausse des prix des produits de première nécessité supérieure à 20 %. Pour faire la preuve de l’importance de la stabilité macroéconomique sur le niveau de vie du simple citoyen, M. Castel avait affirmé le 2 janvier 2011, à la même émission, qu’un dollar à 60 gourdes serait un choc beaucoup plus grave que celui de 2008 qui avait conduit aux « émeutes de la faim ». Comment répandre la bonne performance macroéconomique au niveau microéconomique demeure une question cruciale mais qui devient moins importante si l’on admet avec le gouverneur que la stabilité macroéconomique est une condition nécessaire bien que non suffisante à la croissance économique. Elle en serait alors un passage obligé.

Régler en gourdes les transactions effectuées en Haïti par carte de crédit

Deux mesures importantes de la BRH rentrent en vigueur en ce début d’année 2013 : La compensation des chèques dans deux jours et le règlement en gourdes de toutes les transactions effectuées par carte de crédit en Haïti. La réduction du délai de compensation des chèques est possible grâce à l’adoption d’un système électronique qui ne requiert que l’image des chèques, pas les copies originales. L’ancien système cohabitera avec le nouveau jusqu’à la fin du mois de mars. Le temps pour les banques commerciales d’assurer une transition en douceur et de bien informer leurs clients. Avec le nouveau système, il ne prendra que deux jours pour que le client dispose du montant d’un chèque sur tout le territoire national, d’après les promesses du gouverneur.

Concernant les cartes de crédit, M. Castel se montre catégorique : « Pour toutes les transactions effectuées sur tout le territoire de la République d’Haïti, le règlement se fait en gourde. » Ce qui devra diminuer la demande de dollar, selon son argument. Une demande qui est parfois artificielle, a-t-il poursuivi. Comment s’assurer que le commerçant ne va pas exiger un taux de change plus élevé que le taux des banques commerciales ? La BRH va publier les taux de change régulièrement dans les médias, répond M. Castel. Cette mesure suffira-t-elle à garantir l’usage du taux du marché ? Rien n’est moins sûr ! Le gouverneur dit compter sur la population pour contrecarrer les commerçants récalcitrants. Une bataille perdue d’avance pour les clients !

Personnellement, j’ai déjà été pris à partie à plusieurs reprises lorsque je rechigne à payer le montant d’une transaction à un taux largement supérieur au taux appliqué par les banques commerciales. Très souvent, la réponse du commerçant est : « Monsieur, voulez-vous acheter ou non ? » D’ailleurs, les prix sont très souvent affichés en dollar américain. Dans les magasins comme dans les supermarchés. Le pire dans cette pratique, c’est que chaque entreprise commerciale a tendance à imposer à sa guise son propre taux de change au client.

Le seul dénominateur commun, c’est que tous les taux affichés par ces entreprises sont supérieurs à ceux des banques commerciales. Une pratique que le gouverneur avait reconnue à l’émission de l’année dernière et qu’il avait qualifiée de « pratique intolérable ». Est-ce une façon pour les commerçants de s’assurer contre le risque de volatilité du taux de change ? M. Castel répondait par la négative en se basant sur l’historique plutôt stable du taux change depuis le gouvernement de transition, de 2004 à nos jours. Il juge cette pratique dommageable à l’économie et à la société en général. Quelle est la solution proposée par les dirigeants ? Aucune !

Consciente des méfaits d’une telle pratique sur le portefeuille du consommateur, Maguy Durcé, alors ministre du Commerce et de l’Industrie, avait pris la décision d’exiger que les magasins et les centres commerciaux affichent les prix de leurs produits en gourde, l’unique unité monétaire nationale, selon l’article 6 de la Constitution. Une décision qui n’avait même pas duré le temps du passage de la ministre Durcé à la tête du ministère. Mais qui avait, semble-t-il, plu au gouverneur qui, l’année dernière à l’entrevue Lesly Délatour, ne rejetait pas l’idée d’une interdiction du « pricing » en dollar.

Dans mon cas, le seul fait de rappeler aux caissiers que le taux de change du jour était fixé à x gourdes à l’achat et à y gourdes à la vente dans toutes les banques commerciales de la capitale suffisait à provoquer le courroux des commerçants. Comment exiger de payer le solde de sa carte de crédit en gourde alors que les produits sont vendus en dollar ? Existe-t-il un manque de coordination entre le gouvernement et la BRH ? Une seule chose est claire : dans ce jeu, même si le commerçant appliquait le taux du marché, l’acheteur sortirait perdant puisque le taux à l’achat diffère de celui à la vente du dollar. On a déjà connu des différences allant jusqu’à trois gourdes. C’est-à-dire, sur chaque dollar de marchandise achetée, le consommateur en perdrait autant. Celui-ci doit finalement s’être habitué à se défendre seul ou en accuser le coût, étant trop souvent lâché par les dirigeants.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr


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