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Quelques dures vérités à propos de la croissance mondiale

vendredi 21 septembre 2012 par Bill

NEW YORK – Les pays riches du monde entier connaissent des difficultés économiques essentiellement liées à la croissance et à l’emploi, et leur détresse déborde à présent vers les économies en développement. Quels sont les facteurs qui sous-tendent les problèmes d’aujourd’hui et quelle est la pertinence des réponses politiques les plus probables ?

Le premier facteur clé est le désendettement et la faiblesse de la demande agrégée qui en résulte. Depuis le début de la crise financière en 2008, plusieurs pays développés, qui avaient soutenu la demande par un endettement et une consommation excessifs, ont dû réparer les bilans publics et privés. Or, ceci prend du temps – et a détérioré les perspectives des pays en termes de croissance et d’emploi.

Le secteur abrité représente une part considérable de toute économie avancée (environ les deux tiers de l’activité totale), pour laquelle il n’existe aucun substitut à la demande intérieure. Le secteur exportateur pourrait compenser une partie du déficit, mais n’est pas suffisant pour le compenser entièrement. En principe, les gouvernements pourraient combler l’écart, mais une dette élevée (et en croissance) limite leur capacité à le faire (bien que l’importance de cette contrainte fasse l’objet de débats passionnés).

Le fond du problème, c’est que le désendettement impliquera une croissance modeste à court et moyen terme. Si la situation en Europe se détériore, ou si le débat sur le « relèvement fiscal » aux Etats-Unis arrive à une impasse au début de 2013 (lorsque les réductions d’impôts arriveront à échéance et les diminutions automatiques des dépenses entreront en action), un ralentissement majeur deviendra beaucoup plus probable.

Le deuxième facteur qui sous-tend les problèmes actuels touche à l’investissement. La croissance à long terme nécessite des investissements par les particuliers (en matière d’éducation et de compétences), les gouvernements et le secteur privé. Des investissements insuffisants finissent toujours par diminuer la croissance et l’emploi. La dure vérité est que le revers de la médaille du modèle de croissance tiré de la consommation qui prévalait avant la crise, s’est traduit par des investissements insuffisants, surtout dans le chef du secteur public.

Si le rééquilibrage budgétaire est réalisé en partie via la réduction des investissements, la croissance à moyen et long terme va souffrir, avec pour conséquence moins de possibilités d’emploi pour les jeunes sur le marché du travail. D’un autre côté, maintenir un niveau constant d’investissement a un coût immédiat : il implique le report de la consommation.

Mais la consommation de qui ? Si pratiquement tout le monde est d’accord sur le fait que davantage d’investissements sont nécessaires pour élever et soutenir la croissance, mais la plupart estime que quelqu’un d’autre devrait en payer la facture, l’investissement sera victime d’une impasse concernant le partage du fardeau - qui se reflètera dans le processus politique, les choix électoraux et la formulation des mesures de stabilisation budgétaire.

La question centrale est la fiscalité. Si l’investissement public devait croitre sans augmenter le taux d’imposition, les réductions budgétaires nécessaires par ailleurs pour éviter la croissance insoutenable de la dette seraient trop importantes.

Le plus grand défi concerne le partage des fruits de la croissance. Il s’agit d’un défi de longue date qui, en particulier aux États-Unis, remonte au moins à deux décennies avant la crise ; sans solution, il menace à présent la cohésion sociale.

La croissance des revenus de la classe moyenne a stagné dans la plupart des pays avancés et les possibilités d’emploi ont décliné, surtout dans le secteur commercialisable de l’économie. La part du revenu imputable au capital a augmenté, au détriment de la main-d’œuvre. Aux Etats-Unis en particulier, la création d’emplois s’est faite de manière disproportionnée dans le secteur des biens non échangeables.

Ces tendances reflètent la combinaison des forces technologiques et du marché mondial qui ont opéré au cours des deux dernières décennies. Sur le plan technologique, les innovations pour réduire le besoin de main d’œuvre en matière de traitement de l’information en réseau et l’automatisation des opérations ont contribué à creuser un fossé entre croissance et création d’emplois, aussi bien dans le secteur abrité que dans le secteur exportateur.

Dans le secteur exportateur des économies avancées, l’automatisation des processus de fabrication - y compris l’expansion des capacités robotiques et, de manière prospective, l’impression en 3D - a contribué, avec l’intégration de millions de nouveaux venus dans l’évolution rapide des chaînes d’approvisionnement mondiales, à limiter la croissance de l’emploi. La capacité croissante des entreprises multinationales à décomposer ces chaînes d’approvisionnement mondiales par fonction et implantation géographique, pour ensuite les réintégrer à des coûts de transaction de plus en plus bas, supprime la protection sur le marché du travail qui dérivait de la concurrence locale pour les travailleurs.

Ce défi est particulièrement difficile. En effet, la politique économique ne s’est pas beaucoup préoccupée des tendances de répartition défavorables découlant du déplacement des résultats du marché mondial. Et pourtant, la répartition des revenus dans les économies avancées, qui devraient normalement être confrontées aux mêmes forces technologiques et du marché mondial, est, en fait, étonnamment différente d’un pays à l’autre, ce qui suggère que les politiques sociales et/ou les différences de normes sociales ont effectivement un impact distributif. Bien que la théorie de la taxation optimale des revenus aborde directement la question des compromis inévitables entre incitants à l’efficacité et conséquences distributives, on est encore loin d’un équilibre approprié.

Un bilan public en bonne santé pourrait aider, car une partie du revenu qui rémunère actuellement le capital retournerait à l’État. Cependant, à l’exception de la Chine, les positions budgétaires à travers le monde sont actuellement faibles.

En conséquence, le désendettement reste une priorité claire pour un nombre important de pays, réduisant la croissance, alors que la possibilité de contre-mesures fiscales est limitée par les dettes et déficits publics élevés ou en augmentation. Jusqu’à présent, il n’existe que peu d’indications que les politiciens, les décideurs et le grand public veuillent réduire davantage la consommation actuelle via la fiscalité dans le but de rendre possible le financement de plus d’investissement en faveur de la croissance.

En fait, sous la pression fiscale, l’inverse est plus probable. Aux États-Unis, il semble que peu de mesures concrètes capables de répondre au défi de la répartition sont parvenues sur l’agenda électoral des grands partis, nonobstant la rhétorique qui voudrait faire croire le contraire.

Dans la mesure où ceci se vérifie également dans d’autres économies avancées, l’économie mondiale est confrontée à une période de faible croissance pendant de longues années, avec des perspectives négatives résiduelles liées aux impasses et erreurs politiques en Europe, aux États-Unis et ailleurs. Ce scénario implique une croissance plus faible - potentiellement de 1 à 1,5 points de pourcentage plus faible - dans les pays en développement, y compris la Chine, à nouveau avec une prépondérance de risque à la baisse.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

Michael Spence, lauréat du prix Nobel en économie, est professeur d’économie à la Stern School of Business de l’université de New York et Senior Fellow à la Hoover Institution. Son dernier livre s’intitule The Next Convergence – The Future of Economic Growth in a Multispeed World (La Prochaine Convergence - L’Avenir de la Croissance Economique dans un Monde à Plusieurs Vitesses).


Michael Spence


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