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Pourquoi faut-il viser la croissance économique ?

lundi 12 novembre 2012 par Bill

J’ai lu dans l’édition du Nouvelliste du 11 septembre 2012 la chronique intitulée « De l’obsession de la croissance à la résorption du chômage » de notre confrère Jean-Claude Boyer. Il semble nous suggérer le but à poursuivre soit la création d’emplois mais pas forcément la croissance économique à tout prix. Pendant qu’en Haïti comme ailleurs, la croissance fait office d’objectif primordial.

En Europe par exemple, le président français François Hollande se fait l’apôtre de la croissance comme principale voie de sortie de la crise économique que traverse la zone Euro. Dans son rapport 2002 consacré aux luttes efficaces contre la pauvreté, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED)préconise la croissance économique soutenue comme moyen de réduire la pauvreté, en particulier l’extrême pauvreté. Une idée qui devrait intéresser les organisateurs du premier colloque sur la lutte contre la pauvreté extrême.

Pour résumer l’essence de la chronique d’aujourd’hui, je rappelle que la croissance économique est comme un miroir à travers lequel on contemple le résultat et l’efficacité de toutes les politiques appliquées dans un pays durant une année fiscale donnée. D’ailleurs, s’il faut mettre Haïti sur la trajectoire des pays émergents à l’horizon 2030, il faut un taux moyen de croissance de 8 % sur cette période. De cette croissance soutenue résultera forcément une forte création d’emplois qui, à son tour, alimentera la croissance en créant un cercle vertueux.

L’analyse de M. Boyer m’a suggéré l’idée de traiter de la nécessité de viser en priorité la croissance économique. Puisque ma chronique « Des idées pour le développement » fait et continuera de faire la promotion de la croissance économique soutenable. Il est vrai que cette croissance, comme le souhaite M. Boyer, doit laisser plus que des miettes à la grande majorité de la population. Là, nous sommes d’accord. Mais il s’agit ici d’un autre problème politique ou social antérieur à la croissance. Jean-Jacques Dessalines posait déjà clairement le problème de la répartition de la richesse au lendemain de l’indépendance : « Et les pauvres Noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien ? » La croissance et sa redistribution demeurent donc deux problématiques distinctes bien que liées, puisqu’une trop grande inégalité peut constituer une menace pour la durabilité de la croissance.

Ces éléments de réponse valent également pour les commentaires de Wobeson Edwa à ma chronique du 13 août 2012 sur la croissance économique comme instrument de lutte contre la pauvreté. M. Edwa posait deux questions : l’augmentation du revenu moyen qui accompagne la croissance économique est-elle pro-pauvre ou pro-riche ? La croissance affecte-elle la structure de redistribution du revenu et comment ? Dans l’hypothèse que la croissance ne favoriserait que les riches, il reviendrait à l’État, à travers une politique de redistribution basée sur une taxation équitable et optimale, d’apporter les correctifs nécessaires. Je dis équitable, mais pas de façon égalitaire comme le souhaitaient les penseurs communistes.

Ce n’est donc pas à la croissance mais à l’État de jouer son rôle en s’assurant de redistribuer équitablement la richesse nationale. Et comme M. Edwa l’avait lui-même souligné, il faut investir dans le capital humain pour augmenter la qualité de la main-d’œuvre. Et puisque cette politique améliorera la productivité du travail, elle augmentera la croissance future. En ce sens, une politique intelligente de redistribution de la richesse peut s’ériger en politique de croissance économique. Celle-ci permettra à l’État d’augmenter ses recettes en vue de l’accroissement des services éducatifs et sanitaires aux plus démunis. Il s’agit là d’un mécanisme à travers lequel la croissance peut réduire la pauvreté.

Pour moi personnellement, l’obsession de la croissance soutenable est louable. D’ailleurs, la résorption du chômage que prône M. Boyer passera par une croissance économique soutenue. En fait, c’est un cercle vertueux : « Plus d’emplois engendreront une croissance élevée qui, à son tour, créera davantage d’emplois ». Il faut admettre que les économistes ont cette manie de soutenir des idées contraires entre eux. Les mauvaises langues disent : « Mettez six économistes dans une salle, ils vous sortiront sept solutions » ; c’est-à-dire, il y aura au moins un du groupe qui ne sera pas d’accord avec sa propre solution. C’est donc de bonne guerre que deux économistes ne se mettent pas d’accord sur un sujet. La science économique en a grandement tiré profit.

M. Boyer parle de la croissance stérile en prenant l’exemple de la République dominicaine qui dispose encore de 40 % de pauvres malgré huit années de forte croissance. Il y a là une statistique manquante à l’analyse : le pourcentage de pauvres avant les huit ans de forte croissance. Car chez nous, on compte plus de 75 % de pauvres. Si l’on me dit qu’après vingt ans de forte croissance, ce taux passera à 40 %, je signe immédiatement. La question fondamentale à se poser est la suivante : peut-on réduire l’incidence et la prévalence de la pauvreté en l’absence d’une croissante forte et durable ? La réponse est non. C’est une condition nécessaire, peut-être non suffisante puisqu’il faudra des politiques d’encadrement spécifique des pauvres.

Une amélioration du niveau de vie

Historiquement, dans les pays développés, la croissance économique a permis, depuis la révolution industrielle, à presque toute la population de vivre selon un style de vie qui était celui d’une poignée de privilégiés il y a une centaine d’années, lorsque le PIB par tête d’habitant ne représentait alors qu’une faible part de ce qu’il est aujourd’hui. La croissance de certains secteurs de l’économie, en particulier les secteurs médicaux et pharmaceutiques, a permis à tout le monde de vivre une vie plus longue et en meilleure santé que n’importe quel individu au XIXe siècle, peu importe la position qu’il occupait dans l’échelle économique. À l’inverse, le manque de croissance économique dans les pays pauvres du monde implique que les conditions de vie de centaines de millions de personnes sont épouvantables, comparées au niveau de vie dans les pays riches.

Sur le plan microéconomique, Angus Deaton et Jean Drèze dans « Poverty and Inequality in India : A Reexamination », ont noté une réduction substantielle du pourcentage de la population indienne vivant au-dessous du seuil de pauvreté lors des périodes de forte croissance. La diminution étant plus importante dans les zones urbaines que dans les zones rurales. De 22.5 % en 1987/1988, le ratio des pauvres en zone urbaine passe à 17.8 % en 1993/1994 et à 12 % en 1999/2000 pendant que le taux moyen de croissance sur la décennie 70/80 s’élevait à 0.77 % contre 3.91 % entre 80/90 et 3.22 % la décennie suivante. En zone rurale, les pourcentages de pauvres s’élèvent respectivement à 39 %, 33 % et 26.3 %.

Le débat demeure ouvert sur la relation entre la croissance économique et la réduction des inégalités. Une des idées répandues est celle du lauréat du prix Nobel d’économie en 1971 Simon Kuznets qui a démontré que les inégalités tendent à augmenter dans les pays qui commencent à s’industrialiser, mais que la distribution des revenus se concentre lors d’une phase ultérieure de la croissance. Ce fait invite à tolérer un certain niveau d’inégalité avant de penser à le contrer à mesure que la croissance se renforce au fil du temps. Il faut se préoccuper de l’augmentation de la taille du gâteau avant de penser à sa séparation. On peut le faire parallèlement si l’on s’assure que cette démarche ne plombera pas les incitations à l’accroissement de la tarte. Mais, ce qui est sûr, c’est que l’on ne peut pas procéder à la séparation du gâteau avant de l’avoir préparé.

Il y a des pauvres, même dans les pays les plus riches. Il existe aussi un problème d’inégalité et de répartition de la richesse partout dans le monde. Est-ce le résultat de la croissance économique ? Rien n’est moins sûr. Chez nous, ces problèmes existaient avant même le débat sur la croissance économique. Celle-ci peut bien exacerber les inégalités mais elle ne peut en être considérée comme la principale cause. La réflexion mérite d’être approfondie.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr


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