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Petrocaribe, un pactole à mériter - deuxième partie

lundi 5 août 2013 par Bill

Par : Joel Ducasse

Nous qualifions PetroCaribe de pactole à deux titres :

1) Parce qu’il desserre l’étreinte des Amis d’Haïti sur l’État haïtien, et permet de forcer immédiatement à l’intégration de certaines ONG pouvant être utiles sous la férule gouvernementale, et à l’élimination du paysage de la plupart de celles qui sont sans apport réel.

2) Parce qu’il donne au pays la possibilité de se projeter dans l’avenir en convoquant le monde rural qui est habitué au travail dignifiant, et qui, par bonheur couvre chaque pouce du territoire, et qui est arrivée à ruraliser l’espace urbain dans son ensemble, et à former une diaspora en support, avec ses transferts sans contrepartie.

Le monde rural, qui compte 80% de la population, en comptant celle qui s’est invitée dans tous les espaces interstitiels de la Capitale, doit être encadré et convoqué comme producteur et comme acteur économique. Et aussi comme consommateur de biens et services de qualité y compris de ceux à venir du réaménagement du territoire, de la construction de logements et du transport en commun.

L’agenda paraît clair ; il s’agit de déconstruire la présente formation sociale et économique dominée par une oligarchie commerçante rapace et centralisée, d’intégrer le territoire, dont ses 600 sections communales et 8,000 villages, d’assurer la sécurité alimentaire et énergétique de la prochaine génération sur une base renouvelable (donc traiter la question environnementale), de dégager des surplus agricoles et agro industriels, et d’investir dans les filières de l’énergie (gaz naturel et biométhane), de la construction (ressources minérales) ou du transport (aérien, maritime et terrestre) pour le remboursement de la dette PetroCaribe.
Nous toucherons dans cette partie de notre article le volet énergétique.
Stratégie d’électrification des 600 sections communale et de l’ensemble des communes du pays avec comme premier ancrage la Chaine des Matheux.
Haïti compte 141 communes et 600 sections communales abritant environ 8,000 villages.

Pour bien comprendre le processus d’exclusion des masses rurales ayant prévalu jusqu’à aujourd’hui (et les moyens d’y mettre fin), il n’est pas inutile de rappeler que l’appellation de commune est récente. À la révolution française en 1789, le tiers État ayant éliminé la Noblesse et le Clergé dans l’espace de représentativité parlementaire, s’attribuant la souveraineté populaire, devait renommer l’ensemble des regroupements de populations en France, appelées paroisses, par communes, consacrant ainsi la primauté de l’État sur l’Église pour l’articulation des droits et devoirs citoyens. L’auto organisation de ce nouvel espace d’intégration fit dire à Alexis de Tocqueville dans son livre de la Démocratie en Amérique, « l’âme du Citoyen est dans la commune ».

Cette réorganisation toucha tout l’habitat urbain organisé, quelque soit la population concernée par les agglomérations, et devait donner lieu à la création de près de 36,000 communes sur le territoire français.

Actuellement, la taille moyenne d’une commune en France est de 13 Km2 (environ 1,000 carreaux de terre), cette dimension est même plus faible dans d’autres pays européens tels l’Allemagne. C’est aussi plus ou moins la taille d’un village aux USA, hors les réserves foncières des États et du gouvernement fédéral.

Dans notre chère Haïti, les paroisses de Bord-de-Mer devinrent donc des communes, et les villages, non encore « évangélisés » de l’intérieur, furent nommées sections rurales devenues sections communales en 1987, qui regroupent en général entre 12 et 20 villages. Notons qu’en Haïti, une section communale fait comme surface entre 20 et 100 Km2 ; elle dépasse donc la taille moyenne d’une commune européenne ou nord américaine.

Pour nous répéter, ces villages ruraux n’ayant pas été paroisses, ne pouvaient être élevés à la dignité de communes, recevoir des dévolutions de fonction de l’État républicain, et connecter « leur âme » à l’égrégore national par invitation formelle. Et pourtant comme dit l’autre, ils existent ; et le font voir de plus en plus.

Notre pays (mot venant de paysan) devrait penser à élever les 8,000 villages d’Haïti au rang de communes et à la dignité citoyenne ; et de reconnaître à chacune des 600 sections communales un statut d’intercommunalité de ses villages constitutifs, pour l’organisation de l’espace. Et il est nécessaire de penser L’INTÉGRATION ÉNERGÉTIQUE LOCALE SUR UNE BASE SOUTENABLE, à l’échelle du village et de la section communale. Nos ressources énergétiques renouvelables locales sont le solaire, la biomasse, les vents, et l’hydro-électricité. Nous toucherons seulement le solaire et la biomasse, comme les plus adaptés à notre situation vu leur ubiquité sur tout le territoire, et la possibilité de leur organisation sur une base décentralisée.

Le solaire : Haïti reçoit 850 Watt/m2/jour d’énergie solaire. Ceci représente 8.5 MW par jour par Ha et 850 MW au Km2. Le photovoltaïque valorise cette ressource à 17% dans les conditions commerciales prévalant en 2013, fournissant 144.5 W/m2, soit 1.4 MW/Ha/jour de puissance disponibles suivant les heures du jour. A un prix de revient au consommateur finale de moins de un dollars le Watt, le photovoltaïque fait une irruption remarquée dans la mise en place de solutions locales pour les écoles, hôpitaux, postes de police ;le m2 coûtant présentement autour de 144.50 dollars installation comprise, avec un coût d’amortissement sur 20 ans (120 mois) de $ 1.20/mois, tout en générant 4.3 KW/mois, montant amorti par une électricité à 28 centimes, soit le prix payé présentement par l’EDH qui la revend à 36 centimes.

En utilisant des dispositifs de concentration d’énergie solaire, le coût d’une usine de 100 MW fonctionnant 24/24 coûterait 500 millions de dollars, et serait rentable à un prix de vente de 12 centimes le KW, loin des 28 centimes payés par l’EDH à trois fournisseurs d’électricité pour 88 MW. A noter que cette perte de 500 millions de dollars subie par l’EDH a été prise en charge par l’État haïtien sur les dernières 5 années, sans qu’il ne lui reste même une boite d’allumettes comme résidu.

A noter que les pertes annuelles de l’EDH pour l’année 2012 totalisent 200 millions de dollars ou 8.5 milliards de Gourdes qui bénéficient à trois privés qui fournissent l’électricité à plus du double du prix « raisonnable », est une disposition initiée par le Gouvernement Préval, garanti par une subvention inscrite au budget du Ministère des Travaux Publics. Notons aussi que ce déficit causé par un produit surtout liée à la consommation domestique et au commerce (ventilateurs, frigos, climatiseurs, etc.), dépasse pour l’Exercice 2012 - 2013 les allocations budgétaires cumulées des institutions étatiques suivantes :

- De la Chambre des députés : Gdes 1,400,000

- Du Sénat : Gdes 1.050,000

- Du Systèmes Judiciaire : Gdes 785,000,000

- De la Présidence : Gdes 932,466,465

- De la Primature : Gdes 1.200,000

- Du Ministère de l’Environnement : Gdes 923,000

- Du Tourisme : Gdes 355,000,000

- Du Commerce et de l’Industrie : Gdes 1,025,000,000

Le rajout des organismes autonomes de l’État tels Le Protecteur du Citoyen, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, le CEP, du fonds d’entretien Routier (le FER, responsable de l’entretien de 2,000 Km de routes asphaltées), et le Fonds des Collectivités Territoriales responsables de l’amélioration du cadre de vie des populations de 600 sections communales et de 141 communes dont la Capitale et Pétion Ville, ne ferait pas le compte.

La présente situation, inacceptable s’il en est, était encore - PLUS PIRE, à l’époque bénie d’avant PetroCaribe, quand la manne arrosait aussi le cartel d’importation des produits pétroliers, allant du financement des dites importations à sa distribution. Cartel qui manoeuvrait aussi pour ajouter la subvention à l’importation du propane en substitution à l’énergie de biomasse qui représente la plus grande source de revenu des 6 millions de ruraux.
Venons en donc à la biomasse.

La biomasse : Le prélèvement annuel sur la biomasse ligneuse (le bois) est de 6 millions de tonnes destiné à la cuisson et à la petite transformation dont les boulangeries et blanchisseries. La repousse naturelle est de 1.5 millions de tonnes, soit quatre fois moins que le prélèvement. Renverser cette tendance demanderait la plantation annuelle de 60,000,000 d’arbres. Le niveau d’effort consentie annuellement est de l’ordre de 5% soit environ 3,000,000 d’arbres plantés. Répétons encore et toujours : les 3,000,000 d’enfants inscrits dans le système scolaire et distribués sur tout le territoire pourraient facilement être mobilisés pour la prise en charge de cette tâche à raison d’un arbre planté par semaine sur les 22 semaines du cycle scolaire. Passons...

D’autres formes de biomasse disponibles telles les herbes de prairie, les résidus de culture, les ordures ménagères, les excréments animaux et humains ne sont pas encore exploités.
Analyse comparative du secteur bois et de son potentiel énergétique
La biomasse est surtout représentée par le bois qui représente 71% de la matrice énergétique nationale. Le bois est de l’énergie solaire stockée par la photosynthèse des plantes ligneuses. Cette ressource a longtemps couvert tous les besoins énergétiques nationaux dont la cuisson des aliments, l’industrie ainsi que le transport des personnes et marchandises au travers des machines à vapeur du 19ème et début du 20ème siècle.

Alors que le bois ne sert pas en Haïti dans la génération électrique, en Californie, 4.5 millions de tonnes de bois sont gazéifiés par 27 entreprises privées pour produire 626 MW d’électricité 24h/24. Oui, la Californie, l’État le plus riche et le plus peuplé des USA, grand producteur de pétrole, valorise 4.5 millions de tonnes de bois - moins que le volume annuel coupé en Haïti - pour produire 8 fois la consommation en électricité générées à partir de produits fossiles importés.

Donnons un équivalent : une tonne de bois peut fournir 1 MW d’électricité. E-Power peut par exemple produire ses 30 MW d’électricité 24 h/24 à l’année à partir d’une consommation de 30 tonnes de bois par heure, et de 265,000 tonnes par an. Le bois pourrait être achetée dans une périphérie inférieure à un rayon de 50 Km, et verser US$ 50/tonne ou 13 millions de dollars par an à l’économie locale.

Moins de 100,000 Ha de montagnes sèches de la périphérie nord de la plaine du Cul-de Sac allant de Source Matelas aux montagnes du Trou d’Eau couvrirait facilement la demande, avec un prélèvement soutenable maximum de 3 tonnes/Ha. L’État pourrait faciliter cette conversion avec une garantie souveraine pour supporter la substitution locale du combustible, ou même, E-Power peut se faire pré-financer ce dispositif par la vente de crédit carbone sur le marché international sans intervention de l’État.

Les devises étant appelées à se raréfier ou même à être gérées de façon confiscatoire quand commencera les remboursements envers PetroCaribe, il importerait qu’elles soient réservées aux acquisitions d’équipements industriels, et non aux importations de combustibles fossiles.

Opportunité et défis pour le développement de la filière biomasse en Haïti

Le Vénézuela couvre maintenant 100% des importations des produits pétroliers liquides d’Haïti, et nous offre aussi, présentement, d’inclure dans le paquet le gaz naturel dont il est aussi un grand producteur.

Le gaz naturel, un produit à intégrer avec le biométhane local

Structurer un secteur moderne d’énergie bon marché basé sur le gaz naturel en substitution progressive des importations de produits fossiles est l’option à choisir. Elle offre la meilleure possibilité de structuration et d’intégration du secteur énergétique local de biomasse, qui pourra surfer sur les installations destinées à amener le gaz naturel aux consommateurs, et bénéficier au biométhane local dans le futur. Cette option pourra aussi modeler d’autres secteurs utilisateurs d’énergie dont, le transport, par l’alimentation des véhicules avec le gaz naturel compressé en bouteille, et même créer de nouveaux centres de valeur ajoutée dont l’assemblage local disons de 10,000 véhicules par an fonctionnant au gaz naturel ou à l’électricité, visant le marché local, et de la Caricom.

Quantification de l’opportunité de production de biométhane

En milieu rural, la biomasse à consacrer à la production de méthane est omniprésente ; elle peut provenir des résidus de culture tels, la banane, la patate, le riz, le maïs, le café, le cacao, etc... elle proviendra aussi des résidus d’élevage et des mauvaises herbes qui sont souvent brûlées. Sa transformation en biométhane fournira en plus un fertilisant organique utilisable directement pour les cultures, ce qui est une condition essentielle pour renforcer un agenda bio. Une estimation conservatrice place le volume récupérable à un minimum de deux millions de tonnes par an, soit de un milliard de m3 de biométhane sur l’ensemble du territoire rural, toutes sources confondues.

Des lieux de concentration du biométhane peuvent être des stations d’embouche bovine de 2,000 têtes à l’échelle municipale (disons 100 unités), ainsi que des stations de valorisation des déchets organiques des villes principales (disons aussi 100 autres unités avec un volume d’alimentation calquée sur les unités d’embouche bovine). Ces 200 stations alimentées à raison de 12 tonnes/jour en matériel vert, ou du double avec les déjections animales à déployer sur les dix prochaines années pourraient fournir chacune environ 600 KW 24 h/24. soit la mise en place d’une infrastructure produisant et injectant en continu 144 MWH. À 8 centimes le volume nécessaire à la production du KW, le biométhane injecté dans le pipeline de gaz naturel fournirait un retour de près de US$ 115,200 de l’heure, soit US$ 2,744,800/jour au monde rural, et 1 milliard de dollars par an, montant équivalent du PIB agricole actuel d’Haïti, et autant d’économisé en substitution des importations.

Quant aux investisseurs « investissant » ordinairement les marchés importants de l’État, 6 centimes additionnels pourraient être réservés à l’amortissement de leurs infrastructures, gestion et profit, et forunir l’électricité à l’EDH à 14 centimes le KW. En plus, pourquoi pas un support étatique à la conversion de leurs facilités et la garantie du marché, moyennant que 80% du capital de ces entreprises soit ouvert à l’actionnariat populaire local et aux collectivités territoriales.

Il va sans dire que ce « mix » de gaz naturel et de biométhane pourrait servir, en plus de son utilisation directe, à la production de combustibles liquides tels de BioDME ne nécessitant pas de forte compression et pouvant être mélangé en toute proportion avec « le cher propane », et pouvant même s’y substituer sur le marché de l’énergie de cuisson, ou en remplacement du diesel. Cette stratégie pourra évoluer aussi vers la transformation du biométhane en d’autres produits de biosynthèse.

Il importe donc que dans la négociation avec PetroCaribe portant sur l’ajout du gaz naturel, qu’un quota de biométhane pour injection dans un réseau de gaz naturel soit réservé, et son investissement de mise en place soit négocié et que les facilités soient opérées par une société mixte binationale qui laisserait un espace d’investissement pour les collectivités locales, la classe moyenne et les couches populaires syndiquées, en vue de faire, pour une fois participer les exclus aux fruits de la croissance.

Nous voyons un montant de 1.3 milliard de dollars pour la mise en place des conditionnalités de production et transport du biométhane, la connexion de cet agenda avec la protection des bassins versants, le soutien à l’agriculture bio de montagne, en vue de générer les biens nécessaires au remboursement des encours présents envers PetroCaribe.

À Suivre - troisième partie : Proposition de plan d’investissement pour le remboursement de la dette envers Petrocaribe

Joel Ducasse, Août 2013


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