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Médicaments de rue : A quand la fin de ce commerce illicite en Haiti

jeudi 24 octobre 2013 par Bill

En dépit d’une interdiction formelle de l’Etat frappant la vente libre de produits pharmaceutiques, les marchands et marchandes de médicaments contrefaits et avariés, sont de plus en plus visibles à travers les rues de la capitale. À Pétion-Ville comme au centre-ville, dans les autobus, ils sont légion à offrir ces médicaments douteux, constate un reporter de Haiti Press Network.

Reportage

À Pétion-Ville, dans le voisinage de la modeste gare routière nouvellement érigée par les autorités municipales, les marchands et marchandes amubulants s’installent au fond d’une rue sinueuse. Dans ce coin généralement bondé de monde, le marché informel fleurit. Cet espace, propriété de la commune, est occupé anarchiquement.

De toute évidence, les mesures tant annoncées par les autorités concernées visant à éliminer le commerce de médicaments dans les rues sont loin de se matérialiser sur le terrain. Aucun service de contrôle de la qualité des produits. Aucune mesure pour empêcher les vendeurs illégaux de médicaments d’exercer leurs activités.

Et, pour des raisons économiques mais tout aussi bien par ignorance, pas mal de gens de la population continuent de s’approvisionner de ces médicaments très souvent périmés, sans se soucier de leurs effets néfastes et/ou toxiques.

« Chaque fois qu’on donne un médicament à quelqu’un ou à un patient, il faut savoir qu’il y a des effets bénéfiques et des effets néfastes. Avant de prescrire un médicament, il faut déterminer si les effets néfastes sont supérieurs. C’est pour cette raison qu’on ne peut pas laisser la manipulation des médicaments non autorisés à n’importe quelle personne », fait savoir le docteur Adrien, un médecin qui travaille dans un centre hospitalier public à Port-au-Prince.

L’implication de l’État et la population

Le ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP), sort de temps en temps de son silence pour condamner cette forme de commerce lié à la pauvreté. Néanmoins, aucune mesure concrète et radicale n’a jamais été finalement prise pour contenir ce fléau.

Une population têtue et mal informée. Des gens qui refusent de comprendre que les médicaments ne sont fiables qu’à l’hôpital et à la pharmacie. Des petits commerçants en quête quotidienne de survie. Tout cela, augmente chaque jour davantage, le succès de ces produits de la rue.

« Une maman qui a un bébé atteint de la fièvre et qui n’a pas suffisamment de moyens économiques pour s’enquérir du paracétamol à la pharmacie, je lui donne des médicaments à vil prix. Et ça va soulager l’enfant. C’est pareil pour quelqu’un qui souffre des maux de tête. Nous vendons à des prix favorables aux petites bourses. Il faut manger avec sa famille », nous dit Maronne, une marchande de médicaments de rue.

Cependant, Maronne n’a pas voulu révéler l’origine de ses tonnes de médicaments, (comprimés et sirops) exposés à longueur de journée au soleil et à la poussière.

Chose certaine, c’est que jusqu’ici personne ou presque, n’a mis l’accent sur le sujet. On ne fait qu’en parler. Nul ne semble s’inquiéter de l’origine et de la qualité des médicaments vendus dans la rue.

Un mystère ?

D’où viennent-ils ? Qui les fabrique ? Pourquoi sont-ils offerts à de si bas prix ? Quels sont les fournisseurs de ces produits sur le marché informel ? Autant d’interrogations formulées depuis et toujours, dont les réponses restent floues et évasives.

« Il faut comprendre qu’il y a des pharmaciens qui ne détruisent pas les stocks et qui mettent des médicaments périmés sur le marché. Ils les livrent à diverses personnes. Des médecins également sont impliqués. Je pense que ces gens-là contribuent largement à l’alimentation de ce marché illicite », a laissé entendre Florvil, un cadre de l’administration publiqueu.

Mais les allégations de M. Florvil ont été prises à contre-pied par Mme Ruth Jean-Claude, une pharmacienne chevronnée interrogée à cet effet.

« Un pharmacien ne se permettrait pas de faire ce genre de chose. Ce ne sont pas les pharmaciens qui approvisionnent les médicaments de la rue. C’est souvent des prétextes que les gens utilisent pour dire qu’ils sont agréés. Une façon de se justifier. Nous les pharmaciens, nous avons un code de déontologie que nous devons respecter », a expliqué la professionnelle de la santé.

Pour ce qui est de l’implication des médecins dans la provenance des médicaments de rue, un jeune médecin de l’hôpital général interrogé par HPN, s’exprime ainsi : « Je pense qu’il n’en est plus question aujourd’hui. La plupart des sources de médicaments des médecins provient essentiellement des échantillons médicaux. Heureusement les boîtes pharmaceutiques ne donnent plus d’échantillons médicaux. Donc, les médecins ne peuvent plus être incriminés dans la provenance des médicaments de la rue », a-t-il fait comprendre.

Les provenances

À côté, siffle-t-on, il y a des importateurs de médicaments contrefaits qui profitent de la porosité de la frontière avec la République voisine, pour faire entrer toutes sortes de produits des plus douteux venant de réseaux obscures.

En fait, la chaine des contrevenants semble longue et opaque. Ces petits débrouillards des rues ne seraient que la face visible d’une activité qui se révèle aussi lucrative que dangereuse. La présence remarquable de ces petits commerçants sur les trottoirs et dans les rues, démontre que l’État condamne et tolère à la fois ce commerce illicite. Les pharmaciens de rue et des autobus continuent leur vente de médicaments à grand risque en toute impunité.

De nombreuses personnes estiment cependant qu’il faut éradiquer ce phénomène, fortement implanté dans une société autrement laxiste. « Le médicament c’est avant tout un poison susceptible de provoquer la mort », a indiqué le docteur Georges Valmé.

Ce médecin invite par ailleurs à la conscientisation et la sensibilisation de la population sur les dangers liés à l’activité de la rue et sur les alternatives que propose l’État.

Le mot du MSPP

Contactée au téléphone par HPN, la responsable de la Direction de Pharmacie, de Médicaments et de la Médecine Traditionnelle (DPM/MT) au niveau du ministère de la Santé publique, Mme Florine Jean-Jeune Joseph, a indiqué que le MSPP ne disposait pas pour l’instant une politique écrite visant l’éradication de ce phénomène dans le pays. Néanmoins, a-t-elle fait savoir, les autorités sanitaires de la République y travaille.

« Nous n’avons pas cette stratégie politique écrite pour l’instant. Nous y travaillons. Il faut quand même un certain processus. Parce qu’il y a des prérequis qu’on doit avoir. Nous sommes à la recherche de données sures et probantes afin de dépister exactement l’origine de ces produits vendus dans la rue, avant de prendre des mesures adéquates », a déclaré Mme Florine Jean-Jeune Joseph.

De l’avis de plus d’un, tout doit être mis en œuvre pour tordre le cou à ce phénomène urbain grave et parfois mortel, que les couches démunies ont embrassé, faute de mieux. Il en faudra encore de l’énergie et de la volonté pour venir à bout de la pharmacie de rue, cette maladie qui paraît très difficile à soigner.

Texte et photo : Alix Laroche

alix.l@hpnhaiti.com


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