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L’homme qui multiplie les poissons

mardi 8 mai 2012 par Bill

En décembre 2011, il rafle 3 prix au concours Digicel Entrepreneur de l’année, dont le plus prestigieux. Ses trois trophées, il les a offerts à ses trois filles. Pourtant, Valentin Abe reste humble et continue de faire des investissements sûrs. Après plusieurs rendez-vous ratés, le propriétaire de la Carribean Harvest trouve enfin un temps libre pour nous parler de lui.

Haïti : Qu’est-ce que c’est que l’intelligence ? On ne sait pas ce que c’est. On sait seulement quand il se manifeste, comme l’amour ou la foi. Ce dimanche matin, l’intelligence est assise sur une chaise en bois, dans la salle de conférence éclairée de la Carribean Harvest. Elle porte une chemise blanche sur un jean anonyme. Derrière des lunettes épaisses, Valentin Abe a tout du geek de la classe. L’élève studieux qui s’assoit dans les premiers bancs et qui est le chouchou des professeurs. Avec son doctorat en aquaculture, ses onze années d’études universitaires et l’une des plus grandes écloseries de toute la Caraïbe, le gagnant de Digicel Entrepreneur de l’année 2011 a bien réussi.

Quand il parle, Valentin Abe agite ses mains comme s’il pétrissait son idée, la caressait, la retournait pour en examiner les imperfections. Il la déguste comme un poisson juteux. Ce moulin à paroles contagieux reflète facilement l’image du professeur d’université qu’il est en 1997 avant d’atterrir en Haïti dans le cadre d’un projet de six mois. Il ne sait pas alors qu’il va s’y installer ni trouver l’amour de sa vie, Joséphine. Moins d’un an après leur rencontre, elle était déjà sienne. « Je suis un homme rapide, je l’ai épousé parce que je l’aimais », lâche-t-il en riant. « Je ne perds pas de temps. Se kin alaganach. Même si je dis toujours que c’est elle qui m’a mis la main dessus », continue-t-il, taquin.

Du haut de son mètre soixante et de sa coupe à la Martelly, Abe est sympathique et passionné. « Je suis arrivé en Haïti le 1er avril 1997, pour superviser un projet que l’Université d’Auburn, où j’enseignais à l’époque, mettait sur pied en collaboration avec le Rotary Club. De six, le projet est passé à 18 mois et c’est là que j’ai compris le réel potentiel qu’avait le pays pour créer une écloserie. Potentiel, certes, mais le besoin surtout se faisait sentir de plus en plus. Dès lors, j’ai abandonné mon travail à l’université et je me suis installé ici », raconte-t-il avec cet accent ivoirien amusant.

Alors qu’il est sacré Entrepreneur de l’année 2011 par Digicel en décembre dernier, sourire aux lèvres, Abe se rappelle aujourd’hui ses débuts difficiles. « Quand j’ai pris l’initiative de monter la première écloserie du pays, personne ne comprenait où je voulais en venir. Je n’avais trouvé aucun financement. Ni les boîtes privées ni celles de l’État ne voulaient me financer. En 2002, finalement, je me suis décidé à utiliser mes économies et à commencer petit à petit. On a fait la première construction en 2006, avec 3 bassins ; puis, j’ai eu des investisseurs et le reste a suivi pas à pas. Maintenant quand nous mettons l’écloserie de Croix-des-Bouquets avec celle du Plateau central, nous avons l’une des plus grosses de toute la Caraïbe. »

En aquaculture, une écloserie est une installation qui permet de faire l’élevage des oeufs et des larves de poissons. Par mois, celle de Croix-des-Bouquets produit quatre cent mille poissons, qui sont ensuite distribués dans les markets, dans les marchés, ou exporté à Curaçao et en République dominicaine. En matière de poissons, grâce à la Carribean Harvest, Haïti est nettement plus avancée que Saint-Domingue. « La saison de Carême est la plus haute chaque année. En Haïti traditionnellement, même les plus pauvres mangent du poisson pendant le Carême », raconte Abe, sans hésiter. « Ensuite, à partir du mois de juin, la vente grimpe à nouveau, parce que les pêcheurs ne peuvent pas s’approcher de la mer. »

Enfant, Abe adore la nature. Il se passionne, très jeune, pour l’agronomie et en fait son premier choix de carrière. Il effectue ses études primaires, secondaires et son premier cycle universitaire en Côte d’Ivoire, son pays de naissance, poursuit ses études universitaires en France puis aux États-Unis. Très vite, il se démarque des autres étudiants et se spécialise en aquaculture. Il a décroché un doctorat puis un post-doctorat dans cette même branche. Au total, onze belles années d’études universitaires dont sept spécifiquement en aquaculture. « Je maîtrise ce que je fais. Je n’ai rien bâti au hasard. C’est pourquoi lorsque je prends la parole dans les conférences, je dis souvent aux jeunes de toujours entreprendre dans un domaine qu’ils maîtrisent. »

La Carribean Harvest n’est pas un genre de parc luxueux. C’est une ferme avec tout ce que cela implique : les marres d’eau et de boue, les hautes herbes, etc. « Nous travaillons à ce que la station de Croix-des-Bouquets soit beaucoup plus attrayante », s’excuse Abe dans un éclat de rire sonore, quand il nous voit éviter les flaques d’eau. Entre-temps, il nous permet de faire une visite méticuleuse des lieux. Du système de filtrage ultra cher aux deux génératrices qui alimentent le site en plus des panneaux solaires et des 36 bassins, dont certains contiennent 80 000 poissons, il est incollable sur les questions les plus précises. « Avant, on nous donnait du courant dans la zone, mais plus maintenant. Nous avons donc investi dans quatre cents panneaux solaires sophistiqués qui arrivent au cours de ce mois. Cela nous a coûté cinq cent mille dollars américains. En Haïti il y a beaucoup de problèmes mais les solutions existent. Elles sont lentes à appliquer mais elles sont quand même là. »

En plus de faire prospérer l’économie nationale et de donner du travail dans la zone, la Caribbean Harvest fait vivre plus de deux cent quatre-vingt pêcheurs. « Nous les appelons nos partenaires », explique Abe. « Ils font partie de notre système de production. Les gens qui vivent autour des lacs d’Haïti sont d’une pauvreté extrême. En moyenne, ils gagnent trois cents dollars américains par année, ce qui équivaut à moins de 1 dollar par jour. Nous avons trouvé que c’était absurde, donc on les a utilisés dans notre chaîne de production. On leur donne des cages avec des poissons et de la nourriture. Quand le poisson atteint une certaine taille (pesant environ une livre) on le rachète du pêcheur. Il gagne en tout cinq mille deux cents dollars américains mais doit réinvestir trois mille. Son salaire net par an est évalué à deux mille deux cents dollars. »

Dans le quartier de la Carribean Harvest à Croix-des-Bouquets, les habitants le saluent chaleureusement sur son passage. « Ce n’était pas toujours comme ça », confie Abe sans jamais se départir de son sourire. « Digicel Entrepreneur m’a donné une certaine notoriété. Même après avoir été classé parmi les 100 personnes les plus influentes par Times Magazine en 2010, sur le plan national, on ne connaissait pas mon travail. Par contre, je suis très connu à l’échelle internationale. » A tout juste 49 ans, Valentin Abe porte l’âge comme un parfum discret. Amoureux d’Haïti, de sa femme et de ses filles, cet homme simple et positif prend toujours la vie du bon côté. « Je n’ai pas le temps pour m’attarder au négatif. Je cherche le bon parti des choses et je m’y attèle. Je pense qu’il n’y a pas assez d’Haïtiens à faire comme moi. »

Entrepreneur né, Abe avoue que la Carribean Harvest, en partenariat avec deux autres investisseurs, travaille sur deux autres projets ambitieux. « Ici, nous dépensons plus de 150 000 dollars américains par an pour importer de la nourriture pour les poissons. Nous avons décidé que d’ici fin 2013, début 2014, la nourriture sera faite en Haïti. C’est un projet de 1,2 million de dollars, mais qui vaut la peine. Ensuite, au niveau de la distribution, nous avons racheté une usine américaine d’emballage qui nous permettra d’assurer nous-mêmes l’emballage de nos produits et d’assurer une meilleure distribution. Tout ceci va créer des emplois et baisser le coût du poisson, qui deviendra plus accessible. »

2 000 emplois dans le domaine de l’aquaculture d’ici 2015. Voici l’objectif de Valentin Abe. « Nous voulons que les Haïtiens prennent ce métier au sérieux. Nous envisageons de construire d’autres écloseries dans différents départements. Ces temps-ci, le marché du Nord-Est nous intéresse à cause du parc industriel de Caracol. Notre vision est énorme pour ce pays ».

En moyenne, un Haïtien consomme 4 kg de poisson par an comparé à un Jamaïcain qui en consomme 35 kg. Valentin Abe promet d’y remédier d’ici 2014.

Gaëlle C. Alexis

Voir en ligne : www.lenouvelliste.com

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