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Haïti : maigre bilan économique en 2012

mardi 18 décembre 2012 par Bill

Faire le bilan d’une année économique est un exercice relativement simple sur le plan macroéconomique. Il suffit de comparer les taux de croissance économique prévu et réalisé, le taux de chômage, l’inflation, bref les principaux agrégats macroéconomiques. En fait, la croissance économique est comme un miroir à travers lequel on contemple le résultat et l’efficacité économiques de toutes les politiques appliquées dans un pays durant une année donnée.

Or sur ce point, d’une prévision de croissance de 7.8 % au début de l’année, le Fonds monétaire international (FMI) avait d’abord réduit les prétentions dans l’intervalle de 4.5 à 5.5 % au mois de juin 2012, puis à 2.5 % le 6 décembre dernier, chiffres avancés par M. Boileau Loko, chef de division adjoint du département de l’hémisphère occidental du FMI au terme de sa mission en Haïti qui avait débuté le 28 novembre 2012.

En attendant les dernières estimations de la croissance économique de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), les statistiques du FMI laissent entendre que la performance économique de 2012 a été d’à peine 3.21/10 (2.5/7.8). Entre temps, l’IHSI a confirmé un ralentissement du taux de croissance de l’Indice de la production industrielle qui passe de 26.6 % en 2011 à 4.9 % en 2012. Les industries alimentaire et textile ont crû respectivement de 10,4% et 0,5% en 2012 contre 16,6% et 30,2% en 2011. Le secteur de la construction a crû de 3.1 % en 2012 contre 14 % en 2011 alors que la croissance de l’activité commerciale de 30.3 % en 2011 tombe à 18 % en 2012. Un bien maigre bilan. Il faudra prêter une attention particulière aux explications des autorités fiscales et monétaires ; car, réaliser une prévision à 32 % veut dire qu’elle a été mauvaise, sauf en cas de chocs exogènes majeurs. Et dire que c’était le gouvernement lui-même qui avait promis de réaliser 7.8 % de croissance !

Le FMI a avancé deux principales raisons qui, d’après lui, expliquent cette contreperformance économique : la sécheresse et le passage de l’ouragan Isaac qui ont plombé la production agricole. Mais, au regard des statistiques de l’IHSI, l’argument du FMI est, semble-t-il, tiré par les cheveux puisqu’il n’y a pas eu que le secteur agricole à être peu performante en 2012. D’ailleurs, le secteur agricole dans son ensemble ne représente pas plus que 25 % du produit intérieur brut (PIB) haïtien. Le textile, la construction et l’activité commerciale ont également connu une plus faible performance en 2012 par rapport à 2011. Difficile de croire que la sécheresse et l’ouragan Isaac pourraient, à eux seuls, être tenus pour responsables du maigre bilan économique de 2012.

La Commission économique pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CEPALC) évoque des éléments d’explications beaucoup plus plausibles : le retard observé dans la reconstruction du pays après le séisme du 12 janvier 2010 et l’instabilité politique et institutionnelle notamment gouvernementale qui a servi de prétexte au ralentissement du décaissement des fonds internationaux.

Trois grandes réalisations économiques sont à mettre à l’actif du gouvernement en 2012. La première demeure l’inauguration du parc industriel de Caracol. Je fais fi ici des éventuels méfaits environnementaux du projet redoutés par certains observateurs. Au terme de la construction du parc dans 5 ans, les autorités prévoient de créer plus de 65 000 emplois dont 5 000 d’ici deux ans. Ce n’est qu’une prévision, comme on avait prévu 7.8 % de croissance pour n’en réaliser que 2.5%. Deuxièmement, l’équipe au pouvoir arrive à maintenir jusqu’ici la stabilité macroéconomique en gardant notamment l’inflation et le taux de change dans une fourchette acceptable. N’était cette stabilité macroéconomique, la vie chère pourrait connaître une ampleur bien plus inquiétante.

La troisième réalisation est le bond de dix places gagnées par Haïti dans le classement de Transparency International sur la corruption. On abandonne la dernière place à la Somalie, l’Afghanistan et la Corée du Nord. Ça ne veut pas forcément dire qu’il y ait moins de corruption en Haïti en 2012, mais le fait que la presse internationale ne cite plus Haïti en mentionnant les cinq pays perçus comme les plus corrompus est une bonne couche de vernis sur notre image qui fait du bien.

Dans les signaux positifs à mentionner, on ne peut oublier le dépôt du budget 2012/2013 dans le délai constitutionnel. Cela peut paraître banal mais c’est le genre de signal qui traduit la volonté de respecter les normes qui ne laisseront pas indifférents les observateurs avisés pour ne pas dire les investisseurs potentiels. On peut citer également la mise en ligne du registre électronique du commerce annoncée par le ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI) qui devrait constituer un guichet unique électronique appelé à permettre la création d’une société anonyme en 10 jours. Selon le MCI, les déplacements seront limités et les délais réduits pour créer une entreprise en Haïti.

Sur le plan microéconomique, le secteur des télécommunications a bien changé en 2012. Pas vraiment pour le meilleur. L’achat de Voilà par la Digicel a généré une telle détérioration de la qualité des services que la compagnie a été obligée de s’en excuser publiquement. La Natcom qui devrait faciliter la concurrence dans le secteur bat encore de l’aile. On peut par contre s’enorgueillir de l’inauguration la semaine dernière de l’hôtel Oasis comme un projet d’envergure. Un hôtel qui vise les cinq étoiles avec 130 chambres, un café terrasse, des magasins, un centre d’affaires et deux salles de conférence, pour un investissement de 35 millions de dollars américains. Pour le reste, sans négliger l’importance des petites et moyennes entreprises, pas vraiment de grands projets d’envergure à retenir dans le paysage haïtien des affaires.

Quant au passif du gouvernement, il semble être beaucoup plus volumineux. D’abord, il y a eu les promesses électorales : créer 500 000 emplois en cinq ans, envoyer les enfants à l’école gratuitement, reloger les sinistrés du séisme, construire une université dans chaque département... Puis sont venus les slogans : Haïti is opened for business, Katye pam poze, ede pèp,…À chaque fin d’année, on s’attendrait à avoir l’état d’avancement dans ces domaines. Où en est-on avec les cinq E (éducation, emploi, État de droit, environnement et énergie) ? Et dans ces champs, la moisson semble peu abondante, à l’exception des progrès revendiqués par le gouvernement concernant les enfants envoyés gratuitement à l’école et la relocalisation des sinistrés. On voudrait bien par exemple connaître le nombre d’emplois créés en 2012, le taux de chômage a-t-il diminué ou augmenté ?

Faible compétitivité et mauvais climat des affaires

La faible performance économique est reflétée dans les différents classements économiques internationaux de 2012. Ces classements peuvent guider dans l’identification des causes de cette mauvaise performance économique et à long terme de notre sous-développement. Nous retenons quatre de ces rapports qui ont dressé le profil du climat mondial des affaires, de la compétitivité, de l’innovation et de la corruption en 2012. On constate que le Singapour se retrouve dans les cinq pays les mieux classés dans ces quatre rapports. Le message est donc assez clair : moins un pays est perçu comme corrompu, plus il est compétitif, plus il innove et plus il est ouvert aux affaires. Nous venons donc d’identifier quatre facteurs majeurs de croissance et de développement économique dans lesquels Haïti piétine encore.

Par ces facteurs, on identifie les pays qui sont effectivement ouverts aux affaires. Et malheureusement, Haïti est passée de la 166e en 2011 à la 174e place en 2012 dans le rapport Doing Business et de la 137e à la 142e place dans le rapport sur la compétitivité. Le pays ne figure même pas dans le classement sur l’innovation alors que l’on peut se vanter d’un bond de dix places dans le rapport sur la corruption.

Dans le classement Doing Business, on partage la queue du classement avec le Bénin et le Tchad. Nos camarades de la dernière place du classement de la compétitivité sont la Siérra-Léone et le Burundi, des pays instables politiquement, très souvent en guerre et considérés comme des États faillis. Le mauvais classement rime alors avec faible performance et sous-développement économiques. À titre de comparaison, la République dominicaine est 108e dans le classement Doing Business, 105e dans le classement de la compétitivité, 86e dans celui sur l’innovation et 118 dans le classement sur la corruption. Notre voisin fait donc preuve d’un meilleur climat des affaires, d’une meilleure compétitivité, se montre plus novateur et est perçu comme moins corrompu. Dis-moi alors ton rang dans les classements économiques internationaux et je prédirai ton niveau de développement économique.

Mais mieux encore, ces rapports indiquent par où il faut toucher la plaie du doigt si l’on veut sortir du marasme économique. Pour le PDG du World Economic Forum, Klaus Schwab, les écarts persistants en termes de compétitivité au sein des régions, notamment en Europe, sont en partie à l’origine des difficultés que ces régions connaissent actuellement, et cela met en péril leur prospérité. Il encourage les gouvernements à agir avec fermeté en adoptant des mesures à long terme, afin d’améliorer la compétitivité et remettre le monde sur le chemin de la croissance économique durable.

Xavier Sala-i-Martin, théoricien de la croissance économique, professeur à l’Université Columbia et coéditeur du rapport, affirme que l’indice global de compétitivité offre un aperçu des tendances à long terme qui définissent la compétitivité des économies mondiales et donne un aperçu utile des principaux secteurs dans lesquels les pays doivent agir s’ils souhaitent optimiser la productivité qui déterminera leur avenir économique.

Le rapport Doing Business 2012 intitulé « Entreprendre dans un monde plus transparent » évalue les réglementations ayant un impact sur les entreprises locales dans 183 économies et classe les économies selon dix domaines de la réglementation des affaires tels que la création d’entreprise, la résolution de l’insolvabilité ou le commerce transfrontalier. Le rapport de la Banque mondiale invite les économies à mettre en œuvre des réformes pour améliorer la capacité des entreprises locales à entreprendre, notamment dans les domaines de la transparence et de l’accès à l’information qui jouent un rôle clé dans les réformes.

Les rapports ont certains éléments clés en commun. Par exemple, celui sur la compétitivité en fait ressortir 12 piliers de compétitivité et de croissance économique dont la mise en place des institutions efficaces, la construction des infrastructures, l’environnement macroéconomique, la santé et l’éducation, le développement des marchés financiers et l’innovation. L’environnement institutionnel est déterminé par le cadre administratif et légal à l’intérieur duquel les agents économiques créent de la richesse. La qualité des institutions a donc un impact important sur la compétitivité et la croissance économique. Elle influence les décisions d’investissement, l’organisation de la production et joue un rôle dans la redistribution de la richesse.

Aussi, la bureaucratie excessive, la corruption, le non-respect des contrats et le manque de transparence génèrent-ils des coûts d’opération excessifs qui découragent les investisseurs et ralentit le processus de croissance et de développement économiques. Les différences de performance et de développement économiques sont donc à rechercher dans ces facteurs qui sont également les principaux chantiers à mettre en œuvre si nous voulons emprunter la voie du progrès économique.

En l’absence de résultats probants dans ces domaines, on continuera à occuper la tête de la liste des pays les plus pauvres du monde, comme l’a révélé une récente étude du Wall Street Journal, réalisée à partir de données de la Banque mondiale. Selon cette étude, Haïti est classée comme le pays le plus pauvre de la planète avec un taux de pauvreté estimé à 77 %. Et la pauvreté a un visage : la faim. En 2012, Haïti était également considéré comme le pays de l’Amérique latine et des Caraïbes avec un niveau de famine le plus élevé, comme l’a révélé l’indice de la faim dans le monde en 2012. Un indice calculé en tenant compte de la proportion de la population sous-alimentée (en %), de la prévalence de l’insuffisance pondérale des moins de 5 ans (en %) et la proportion de la mortalité infantile avant 5 ans (en %). Dans ce classement, encore une fois, Haïti figure parmi les 5 pays au monde où la faim sévit le plus avec le Burundi, l’Éthiopie et le Tchad.

L’ensemble de ces rapports devraient secouer la conscience collective notamment celle des dirigeants haïtiens pour qu’ils décident enfin de mettre le pays sur les rails du progrès. Espérons qu’Haïti connaitra des jours meilleurs en 2013 et qu’il entamera les vrais chantiers de son développement !

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr


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